Il est temps pour moi de partager des pensées, que j’ai enfouies au plus profond de mon cœur pendant neuf longues années.

Il y a une semaine, Rona Ramon a perdu sa bataille contre le cancer. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rona occupait une place unique dans mon cœur. Je la connaissais comme personne ne peut connaître une mère.

Rona a perdu son mari, Ilan, le premier astronaute israélien, dans l’accident de la navette spatiale Columbia. Mais ma propre relation avec l’histoire de Rona commence six ans plus tard en 2009. C’était quelques jours avant Rosh HaShana, vers 10 heures du matin, j’ai entendu aux informations qu’un avion militaire israélien s’était écrasé. Mon cœur n’a fait qu’un bond, parce que je fais partie d’une unité de l’armée israélienne chargée d’identifier les dépouilles des victimes des combats. Quand mon téléphone a sonné, je savais qui appelait avant même de voir le numéro de l’armée s’afficher. On avait besoin de moi.

Une heure plus tard, vêtu de mon uniforme et après avoir reçu les ordres, j’ai rejoint mon unité. Identifier les corps des morts est un travail que personne ne devrait avoir à faire, à l’armée comme dans la vie. Les soldats avec lesquels je travaillais portaient un fardeau insoutenable. En regardant autour de moi, je voyais un groupe de personnes avec un point commun, celui d’être en vie, « hors du camp », comme les lépreux dont nous parle la Bible.

Il y avait les ultra-orthodoxes qui faisaient du bénévolat pour quelques mois, les résidents des implantations qui vivent avec le sentiment d’écrire un nouveau chapitre de la Bible, quelques anciens membres de la communauté hassidique, comme moi, qui tentaient (en vain) de comprendre comment être Israélien en dehors des confins du monde ultra-orthodoxe, certains Israéliens à l’allure laïque dont les corps se mouvaient comme des étudiants de yeshiva. Il était évident qu’aucun de ces hommes n’avait choisi ce sombre service, c’était comme si le système militaire avait profité de nos cœurs brisés pour nous convaincre de remplir ce rôle aussi sain qu’horrible.

Le jeune pilote de l’armée de l’air israélienne dont l’avion s’était écrasé cette nuit était le fils d’Ilan et de Rona Ramon, Asaf. Nous étions les premiers à arriver sur les lieux, au lever du soleil. Nos officiers étaient à côté de la carcasse de l’avion, attendaient les ordres. Les responsables hésitaient entre toucher ce qui restait de la machine de guerre pour retrouver le corps d’Asaf, ou si nous étions face à un risque d’explosion. Nous avons décidé de ne pas attendre plus longtemps. Nous savions que nos émotions allaient finir par déborder de nos cœurs et nous savions que personne ne peut faire ce travail saint/horrible encombré par les émotions.

La loi juive et la tradition stipulent que le mort doit être remis à la terre avant le coucher du soleil. Nous avions moins de 12 heures pour retrouver Asaf et le ramener à sa famille endeuillée.

Nous avons commencé nos recherches, sans succès, pendant plusieurs heures. Vers midi, l’angoisse grimpait. Aucune trace d’Asaf. L’armée avait amené du renfort : des centaines de nouvelles recrues, toutes dans les premiers mois de leur service militaire. Ils étaient jeunes, tout juste sortis du lycée.

L’un d’entre nous – c’était peut-être moi – a fini par avoir une idée. Nous avons commencé à chercher autrement. Des années après, je n’arrive pas à décrire cette méthode, tellement c’était troublant. Je dirais simplement que nous devions ramper comme des bébés, avec nos visages à quelques centimètres du sol, et cela a fonctionné. Alors que nous avons commencé à découvrir des fragments infinitésimaux du corps d’Asaf, les jeunes recrues ont commencé à pleurer. Il était clair qu’ils étaient très secoués sur le plan émotionnel, et il ne fait aucun doute que ce traumatisme les accompagnera pour le restant de leurs vies. Je les ai réunis, nous avons parlé. Je leur expliqué pourquoi je servais dans cette unité, de mon propre gré. Je leur ai proposé de partir, et j’ai demandé aux bénévoles de continuer. Ils sont presque tous restés.

J’y étais à 16 heures, quand nous nous sommes rassemblés et avons remis aux officiers la dépouille d’Asaf, pour qu’ils la confient à Rona et à sa famille. Avant de rendre les fragments de chair que j’avais trouvés, je les ai enlacés, comme je le fais toujours.

J’appelle mon unité « Les Nettoyeurs ». Ce n’est évidemment pas son appellation militaire officielle. Nous laissons toujours la zone propre derrière nous. A un autre niveau, nous ramassons et transportons avec nous l’horreur de la guerre, au plus profond de nos âmes et de nos corps. Il est toujours important pour moi d’enlacer les corps que nous trouvons. Ce que la famille reçoit, c’est un cercueil fermé, elle n’a aucune de ce qu’il y a – ou de ce qu’il n’y a pas – à l’intérieur. Moi je le sais. Enlacer ces fragments d’humains est ma façon de prendre une forme de responsabilité dans leur mort. Ma façon de promettre de créer une société plus saine, et de les porter avec moi, dans mes prières.

* * *

Rona, je ne vous ai jamais rencontré, mais je vous connais. Je me souviens être à la base, dans mon uniforme froissé, attendre le bus de l’armée qui me ramènerait chez moi. J’ai laissé derrière moi, sur le sol rocailleux, les fragments d’Asaf que nous n’avons pas pu trouver, des éclats qui ne reviendront jamais, reliés par un cordon ombilical à mon cœur et à mon mental. Comme à vous.

Avant de quitter les lieux, un soldat dans un uniforme immaculé nous a dit que vous, Rona, nous aviez conviés à l’enterrement d’Asaf. J’ai gentiment décliné cette invitation. Pour la même raison, je n’ai jamais demandé à vous rencontrer, même si je le voulais vraiment. Je me suis tenu à l’écart. J’avais trop peur que vous me demandiez : « Qu’y avait-il dans le cercueil que vous m’avez envoyé ? ». C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai jamais partagé cette histoire jusqu’à maintenant. Mais peut-être que maintenant, vous savez déjà tout.

J’ai appris, Rona, que dans vos dernières volontés, vous avez demandé à être incinérée, et non pas enterrée. Les rabbins d’Israël ont adressé une lettre à votre famille, leur demandant de ne pas honorer votre testament, parce qu’il contrevenait à la loi juive. Les médias avaient supposé que vous vouliez être incinérée, tout en sachant qu’aucun rabbin ne donnerait sa bénédiction, pour épargner à votre famille la douleur d’un autre enterrement. Peut-être. Ou, je pense, peut-être que vous vouliez que votre corps brûle, comme l’ont fait les corps de votre mari et de votre fils. « Et un feu s’élança de devant le Seigneur et les dévora… » (Lévitique 10; 2)

Je ne vous ai jamais rencontrée, Rona. Mais je pense à vous et je prierais pour vous et votre fils jusqu’à mon dernier jour sur terre. Je n’ai jamais remis l’uniforme que je portais le jour où j’ai cherché Asaf. Je l’ai gardé, dans un sac, précieusement, et je veux qu’il soit enterré avec moi le jour où je trouverais la paix dans le sol rocailleux.

Ce jour-là, j’ai confié aux officiers la responsabilité de vous confier non seulement les restes d’Asaf, mais aussi ma promesse que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour guérir l’humanité. Vingt-quatre heures plus tard, j’étais à bord d’un avion pour les Pays-Bas. J’y étais convié à diriger l’office de Rosh HaShana, avec ses prières antiques implorant une belle et douce nouvelle année.

Je n’avais jamais récité, et je n’ai plus jamais récité avec autant d’intensité les mots des textes saints : « … et qui par le feu ».