La section suivante est consacrée à Avicenne et débute par une courte rétrospective évoquant le tout premier péripatéticien arabe Al-Kindi (auquel Jean Jolivet a consacré une belle étude), par quelques textes détournés de leur origine première, comme la soi-disant Théologie d’Aristote (en fait, les trois dernières Ennéades de Plotin).

Pour Avicenne, les deux textes les plus utilisés sont le Traité de l’âme et la Métaphysique première ou Science divine. Avicenne ne s’est pas, en effet, contenté de commenter le texte De l’âme d’Aristote, il l’a totalement rénové de son propre point de vue, y installant ce processus émanatiste qui ne sera pas du goût de tout le monde mais qui a fini par s’imposer chez la plupart des néoplatoniciens de l’époque. Notamment la série d’auto-intellections triadiques (intellect, âme et corps des sphères).

Cette «psychologie d’Avicenne» comporte tout à la fois des développements concernant l’immortalité de l’âme, l’eschatologie et même la prophétie, puisque un penseur comme Maimonide en avait usé pour sa prophétologie philosophique. Comment opère le prophète ?

L’intellect agent, dernière intelligence cosmique préposée au gouvernement du monde sublunaire, effuse sur l’intellective du prophète une quantité impressionnante d’intelligibles spéculatifs mais son imaginative reçoit aussi un influx considérable, ce qui explique le discours souvent métaphorique et imagé des oracles prophétiques.

Ce qui permet aussitôt à Maimonide de prétendre (à tort ou à raison ?) que la Tora (les prophètes) et Aristote ont dit la même chose mais avec des langages différents.

Il va jusqu’à établir l’analogie suivante : l’œuvre du commencement (la Genèse de l’univers) n’est autre que la Physique et l’œuvre du char (visions d’Ezéchiel) renvoie à la Métaphysique d’Aristote. Sans Avicenne et sa psychologie (si décriée par la suite par Averroès et ses sectateurs hébraïques), Maimonide ne serait pas arrivé à établir ce genre d’équivalence qui gît au fondement de ce que l’on nomme depuis Etienne Gilson, l’alfarabo-avicennisme…On relève aussi que l’usage d’Avicenne par Albert est très variable selon les époques et les préoccupations du théologien.

Quant à Eckhart, il a une lecture différente de son aîné et avait besoin d’Avicenne, moins rationaliste qu’Averroès, pour ses commentaires bibliques. Cependant, certaines thèses avicenniennes furent rejetées par Averroès et par certains commentateurs chrétiens. Par exemple, l’existence serait un accident de l’essence : Dietrich n’admet pas une telle thèse.

Les médiévistes connaissent aussi une autre thèse célèbre d’Avicenne, elle-même fortement critiquée par la postérité, selon laquelle tous les êtres seraient d’existence possible tandis que Dieu, seul, est d’existence nécessaire, car nul ne peut jouer le moindre rôle ni exercer la moindre influence sur son existence car il ne doit rien à personne.

Maimonide, qui a tant suivi Avicenne et Al-Farabi, n’est guère oublié dans ce contexte, car: Maimonide a profondément déterminé tout le programme intellectuel d’Eckhart (p 148).

On peut dire que Eckhart a puisé chez Avicenne des éléments indispensables à sa propre théorie psychologique. L’universalité de la connaissance rationnelle permet à l’âme de se dépasser elle-même pour se dés-individualiser. L’âme permet donc d’acquérir une connaissance intellectuelle de l’univers qu’elle contribue ainsi à construire.

En transcendant ses propres limites, l’âme permet d’entrer dans le monde du savoir et de la connaissance qui relèvent nécessairement de l’universel.

Mais Eckhart n’oublie jamais d’adapter ses propres conceptions philosophiques à l’Evangile. Ce qui le conduit à rapprocher cette sortie de soi-même (voir supra) du rejet (de la haine) de son âme propre dont parle l’Evangile. On réalise que sans l’aide d’Avicenne et d’Averroès, Eckhart n’aurait pas pu définir ainsi l’essence du christianisme.

Le chapitre suivant porte sur Maimonide et maître Eckhart et n’est pas aussi substantiel que les précédents, l’auteur ne dominant pas (révérence gardée) vraiment la question.

Mais il se rattrape par l’abondance des renvois aux textes du Thuringien portant la marque d’une influence maïmonidienne, voire à des citations directes tirées de son Guide des égarés. Dans ce contexte, Kurt Flash connaît bien les travaux pionniers de Josef Koch et de Hans Liebeschütz.

Dans deux domaines importants, le penseur allemand suit presque pas à pas son inspirateur juif : dans l’interprétation allégorique ou le commentaire philosophique des Ecritures et dans la science de l’essence divine, notamment la via negativa, le refus de prédiquer de Dieu le moindre attribut positif et l’admission de simples attributs d’action, le tout afin de na pas porter atteinte à l’unité absolue de Dieu, un point sur lequel Eckhart ne pouvait pas vraiment mettre l’accent en raison de la doctrine trinitaire. Ce qui n’empêchera pas le pape Jean XXII de relever cet aspect dans sa bulle de condamnation de notre auteur.

Comme chacun sait, Maimonide n’enseignait pas l’adventicité de l’univers mais se contentait de suggérer in petto son éternité, une thèse dont il reconnaissait lui-même le caractère inconciliable avec la doctrine juive traditionnelle.

En gros, on peut dire que Eckhart a surtout été impressionné par l’exégèse biblique de Maimonide, notamment les cinquante premiers chapitres du premier volume du Guide, consacrés à l’explication des termes homonymes.

On trouve ensuite l’interdiction absolue de rompre la discipline de l’arcane : on ne doit jamais communiquer à la foule des incultes les vérités philosophiques enfouies dans l’Ecriture que l’interprétation allégorique nous aide à extraire.

Les doctrines religieuses convoyées par la Révélation ne sont qu’un moyen politique en vue de régir les masses incultes, incapables de dépasser le niveau de l’argument de l’autorité.

Dieu n’est à chercher nulle part ailleurs que dans l’intellect, voici une affirmation qui rappelle de manière frappante le dictum de Maimonide : on ne peut aimer que ce qu’on connaît…

Appliqué à la connaissance de Dieu, cela revêt toute son importance… Cela rappelle aussi ce que l’on notait supra : Dieu est parce qu’il connaît… On pourrait presque parler, comme dans le cas de Maimonide, d’intellectualisme.

Certes, Maître Eckhart n’assume pas tous les choix de Maimonide ni la totalité de ses préoccupations (l’essence même du judaïsme imposait à son modèle juif d’autres centres d’intérêt) mais il lui voue une admiration et un respect dignes d’éloges.

En somme, ce furent des penseurs, des philosophes ou des théologiens de confessions différentes (musulmane et juive) qui aidèrent Eckhart à s’affranchir d’une tradition pesante, voire sclérosée et à triompher du thomisme dont le fondateur rejetait souvent les exégèses bibliques de Maimonide. Le Thuringien fait à la fois preuve d’indépendance d’esprit et d’originalité.

Kurt Flash, D’Averroès à Maître Eckhart : Les sources arabes de la mystique rhénane