Pour bien circonscrire son propos et définir l’objet de son enquête, Kurt Flash commence par consacrer quelques pages à la philosophie d’Averroès en prenant soin de spécifier qu’il scinde ce couple -abusif à ses yeux- d’Averroès et de l’averroïsme.

La critique est ancienne et l’accusation formulée contre Ernest Renan depuis le XIXe siècle est bien connue : l’auteur des Origines du christianisme aurait, sans jamais avoir lu une seule ligne de l’Averroès arabe, inventé de toutes pièces un Averroès matérialiste, impie et ennemi secret de la religion.

Flash se concentre sur quatre points ayant un rapport avec les emprunts d’Eckhart : la substance et l’accident, la logique et la métaphysique, la physique et la métaphysique ( avec de fortes critiques contre l’avicennisme) et enfin, le point le plus important parce que le plus compliqué et le plus disputé, la théorie de l’intellect.

Ce dernier point est d’une redoutable complexité, même si l’auteur déploie de gros efforts pour le clarifier. On se contentera de rappeler que c’est la doctrine de l’intellect du Stagirite qui a fait couler le plus d’encre de la part des commentateurs médiévaux, arabes et juifs autant que chrétiens.

L’intellect humain est une simple disposition, séparée, sans mélange, une sorte de cachet de cire sur lequel viennent se graver les formes sensibles avant de devenir, grâce à l’action quasi divine de l’intellect agent, des intelligibles dits spéculatifs, c’est-à-dire qui appartiendront en propre à l’individu en question et constitueront son intellect acquis (al aql al-mustafad), condition sine qua non de son immortalité.

Ici, la psychologie touche à la métaphysique mais aussi à la religion et cela vaudra à Averroès une sorte de mise à l’index, en raison, précisément, de sa théorie de l’intellect.

La matière étant le facteur d’individuation en l’homme, comment prouver que l’intellect accède à l’individualité, qu’il devient mon intellect ? Et si l’on n’y arrive pas, comment concilier cette thèse de l’intellect collectif, cosmique, avec la doctrine religieuse de la rétribution des âmes dans l’au-delà ?

A la mort, plus rien ne sépare un intellect acquis d’un autre, comment, dès lors, respecter le dogme religieux ? L’idée d’une immortalité individuelle n’est guère tenable si ce n’est pour un impératif purement religieux.

Kurt Flash a bien saisi cet enthousiasme d’Averroès pour cette étincelle divine en l’homme, cet intellect dont la substance tient en son activité et qui lui permet, tel un Dieu, de tout connaître et de tout savoir, voire de tout créer, comme une divinité.

Cet engouement pour les commentaires d’Averroès des œuvres d’Aristote, notamment la doctrine de l’intellect, est largement partagé par Albert le Grand dont les thèses si proches du grand commentateur cordouan, seront quelque peu disputées, voire rejetées par des membres de l’ordre dominicain. Kurt Flash parle avec raison d’une ouverture au monde arabe de la part du maître de Thomas d’Aquin.

Albert critique de manière acerbe l’état des connaissances du monde latin qu’il juge en retard par rapport au mouvement des idées gréco-musulmanes de son époque. Par ailleurs, le grand théologien optait aussi pour une certaine indépendance de la démarche philosophique et l’on constate qu’il ne s’en réfère pas systématiquement à la Bible…

Kurt Flash consacre quelques développements au questionnaire d’un certain Gilles, coreligionnaire d’Albert, qui interrogea ce dernier vers 1270 sur quinze points précisément énoncés, et qui tournent presque tous autour de la question de l’intellect (unicité ou diversité) ses relations avec les corps, est-il une simple disposition, séparée, sans mélange, pur, universel, etc ?
Quel est le mode de la science divine ?

Dieu connaît-il les particuliers qui sont pourtant soumis à tant de mutations, sans que cela n’entraîne le moindre changement dans son essence ? Dans ses réponses, Albert salue au passage l’ingéniosité et l’expertise des péripatéticiens arabes. Et le grand maître dominicain du XIIIe siècle se fonde même sur ses devanciers arabo-musulmans pour dire que l’intellect est fils de Dieu par nature.

C’est que la substance de l’intellect réside dans son activité, en intelligeant les êtres existants il devient eux-mêmes, ce qui fait que Dieu, conçu comme l’intellect suprême, en s’auto-intelligeant, intellige tous les êtres sous leur forme la plus éminente. L’intellect devient ce qu’il connaît. D’où l’acte d’intellection est promu naturellement au rang d’activité quasi divine : l’homme qui pense au plus haut degré de l’intellection ressemble à un Dieu.

A cette différence près qu’en Dieu les trois (intelligence, intelligible et intelligent) ne font qu’un alors qu’en l’homme, il en est autrement.

Les dogmes chrétiens ne sont plus très éloignés et c’est légitime, Albert restant, en tout état de cause, un doctrinaire catholique. Mais Albert ne restreint pas aux seuls croyants de sa confession l’accès à ce qu’il nomme lui-même ce regnum caelorum : il est accessible à tous ceux qui vivent selon leur intellect. On n’est plus très loin de Maïmonide…

Dans ce complexe on trouve, en pointillé, des doctrines vitales pour l’univers théologique : la science divine, l’inspiration prophétique et la providence.

Un homme comme Maimonide, qu’Albert connaissait par la traduction latine de son Guide des égarés, avait développé deux théories de la providence divine : l’une au chapitre XVI de la troisième partie du Guide et foncièrement intellectualiste (plus je suis mon intellect et plus forte est la protection divine sur moi, car comme le dira l’un des commentateurs juifs de Maimonide au XIIIe siècle, Joseph ibn Kaspi : Dieu est l’intellect et l’intellect est Dieu), et l’autre, au chapitre LI de cette même troisième partie, proprement miraculeuse et fondée sur le Psaume XCI (Il te sauvera du piège de l’oiseleur…)

Les religions révélées ne pouvaient s’accommoder de ces théories sans mot dire : pour la plupart, l’inspiration est une grâce divine bien plus qu’une vertu naturelle, acquise par l’ascèse intellectuelle.

Même Maimonide a hésité, optant en définitive pour une côte mal taillée unissant deux théories contradictoires : un homme éminent peut accéder au plus haut niveau de la connaissance intellectuelle, mais c’est Dieu qui a le dernier mot : de lui seul, de son accord ou de son veto dépend le don prophétique accordé ou refusé à tel homme ou à tel autre.

Le libéralisme philosophico-religieux d’Albert lui sera reproché bien plus tard par un éminent théologien du milieu du XVe siècle, Jean Gerson. Au terme de ses développements, Kurt Flash note bien que c’est dans cette même atmosphère intellectuelle que grandiront Dietrich de Freiberg et Maître Eckhart.

La troisième leçon de ce passionnant ouvrage porte justement sur ce même Dietrich de Freiberg, ce chaînon manquant (missing link) dans la postérité menant d’Averroès et de son émule chrétien Albert, à maître Eckhart.

Dietrich voulait édifier une nouvelle métaphysique et l’on voit se constituer à son époque une ligne anti-thomiste qui veut emprunter à Albert certaines doctrines philosophiques, tout en évitant soigneusement les plus controversées, celles portant sur l’intellect et sur l‘éternité de l’univers.

Dietrich cherchait à constituer une passerelle allant d’Augustin (non point celui qui mise exclusivement sur la Grâce) à Albert en passant par Averroès, le Liber de causis, Proclus et Denys l’Aréopagite. Certaines argumentations de Dietrich, nous dit Kurt Flash, furent reprises, quoique dans un contexte différent, par Eckhart.

En fait, les deux maîtres en théologie cherchaient à promouvoir un christianisme nouveau, plus philosophique, plus spirituel, et en même temps plus authentiquement chrétien (p 95).

Même s’il critique parfois Averroès en se servant d’ailleurs de ses propres arguments qu’il retourne contre lui, Dietrich n’a jamais conçu un traité résolument anti-averroïste ; il reproche à sa source musulmane qu’il suit parfois pas à pas, de ne pas être allée jusqu’au bout du chemin qu’elle s’était elle-même frayée.

Mais sa critique la plus virulente s’applique à Thomas dont il rejette la doctrine du lumen gloriae, considérée comme une concession injustifiée au credo chrétien, lequel pouvait être mieux servi par des arguments philosophiques.

C’est chez Dietrich qu’Eckhart trouvera cette fameuse phrase selon laquelle «Dieu est parce qu’il connaît» (Deus est, quia intelligit). Ce même Dietrich trouve une correspondance entre la théorie de l’intellect propre à Averroès (et héritée d’Aristote), et la description donnée de l’esprit humain, donnée par saint Augustin : il assimile l’intellect agent des péripatéticiens à l’abditum mentis ( la cachette de l’âme) du De Trinitate d’Augustin.

Vers la fin de ce même chapitre, Kurt Flash consacre quelques pages sagaces à l’évolution de Saint Thomas dans ses relations avec la doctrine averroïste de l’intellect. Dans une œuvre de jeunesse, le commentaire des Sentences, il parle comme Averroès de la possibilité de la conjonction de l’intellect humain et de l’intellect agent.

Il faut signaler un célèbre traité d’Averroès sur La possibilité de la conjonction dont l’original arabe est perdu mais dont la traduction hébraïque (Ma’amar be-efsharout ha-dévékout) nous a été conservée, toujours accompagnée du commentaire profond de Moïse de Narbonne.

On peut se référer à la traduction commentée en anglais, procurée par Kalmann Perry Bland. Mais il est ici question de conjonction, pas d’union comme ce sera le cas chez maître Eckhart.

Mais voilà, Thomas d’Aquin a évolué et dans sa version définitive de la Summa contra gentiles, il ne reprend pas cette thèse ni ne mentionne le nom d’Averroès. En ajoutant le concours de ce lumen gloriae, Thomas a indéniablement infléchi sa pensée dans un sens plus fidéiste.

C‘est justement ce que lui reprochera Dietrich qui opère une sorte de retour vers les thèses d’Averroès : l’essence divine étant une substance radicalement intellectuelle, l’intellect humain dispose d’une sorte d’empathie naturelle avec elle et n’a guère besoin de quelque lumière surnaturelle que ce soit.

Et pour Dietrich, c’est la position d’Averroès, correctement exposée, qui se rapproche le plus des idées chrétiennes sur la question.

La quatrième leçon, le véritable cœur de l’ouvrage, est consacrée aux relations entre Averroès et maître Eckhart. Et nous rappelons la phrase latine du maître allemand, démontrer (la vérité chrétienne) à l’aide d’arguments naturels propres aux philosophes.

Une telle assertion rapproche considérablement Eckhart d’Averroès et de Maimonide, c’est-à-dire de l’ensemble de la tradition gréco-musulman qui va d’al-Farabi jusqu’à Averroès en passant par Avicenne, ibn Bajda et ibn Tufayl.

Maître Echkart veut donc démontrer la vérité sur l’origine du monde, l’Incarnation et la rédemption à l’aide d’arguments philosophiques. Dans son commentaire de l’Evangile selon saint Jean, il procède même à une véritable exégèse philosophique des Ecritures lorsqu’il retrouve la matière et la forme d’Aristote dans le verset de la Genèse qui note que tout homme quitte père et mère pour prendre femme…

Ce n’est certes pas directement chez le penseur musulman de Cordoue que Eckhart a puisé tout cela mais plus chez Dietrich qui en avait fait préalablement son profit. (p 126), Démontrer la vérité du christianisme sans Averroès était impossible…
Dans cette démarche que l’on peut qualifier de conciliation philosophico-religieuse, on sent aussi nettement une influence maïmonidienne, directe ou indirecte.

Mais contrairement à l’auteur du Guide des égarés, Eckhart a rédigé des commentaires bibliques, le philosophe juif a préféré asseoir ses idées philosophiques sur des réminiscences scripturaires, ce qui représente une démarche inverse de celle adoptée par ses précurseurs et la plupart de ses successeurs, exception faite de ses propres commentateurs, tous ou presque tous devenus des averroïstes notoires.

La confiance souveraine que Maître Eckhart investit en l’intellect humain s’éloigne (voir supra) du lumen gloriae de Thomas d’Aquin pour se rapprocher considérablement d’Averroès qui s’extasie littéralement face à l’intellect (quam mirabilis est iste ordo… et quam extraneus…).

Lorsque Maître Eckhart interprète philosophiquement les Ecritures, que ce soit les premiers chapitres de la Genèse ou des passages de l’Evangile selon Saint Jean il se sert toujours d’Averroès, un Averroès lu à travers le filtre de Dietrich.

Et si notre penseur s’est tant intéressé à l’expérience et aux faits empiriques, c’est aussi sous l’influence d’Averroès et de Dietrich. Il suit donc Averroès et dans une certaine mesure l’auteur des Confessions, lorsqu’il dit que les opérations de la nature sont des opérations de l’intelligence…

Il est aussi très intéressant de noter que Maitre Eckhart n’oublie pas vraiment ce qu’il est, c’est-à-dire un religieux, soucieux de démontrer la vérité de sa croyance : pour illustrer le fameux verset de l’Evangile (Jean 17 ; 21) selon lequel le père est en moi et moi je suis dans le père. C’est que le principe est dans le principié, comme la justice est dans le juste (iustitia et iustus unum sunt).

Car dans l’homme juste, le principe le plus déterminant est la justice, ce qui rapproche de la parole évangélique (si l’on veut). Et c’est d’ailleurs grâce à une citation d’Averroès que Eckhart conclut à la primauté de l’intelligence sur la nature, et au vrai par rapport au bien.

Eckhart ne veut rien moins que ceci : montrer que l’Evangile selon saint Jean, bien interprété, contient les vérités des philosophes. C’est la doctrine de la véracité des Ecritures. Elles ne sont pas la Vérité directement mais guident vers elle, comme l’exprime le terme arabe irshad (en hébreu : hayshara).

On retrouve une nouvelle fois le même postulat présent chez son devancier juif, son aîné, de plus d’un siècle, Moïse Maimonide (1138-1204).. (p 134) : il veut démontrer la vérité de la sentence que le Père est dans le Fils, que la justice est présente dans l’homme juste. Voici un excellent exemple d’interprétation allégorique des Ecritures…

En fait, Maître Eckhart nous présente un Averroès qui détient la clef de l’interprétation de l’Evangile selon saint Jean… Pour parler avec l’auteur : Eckhart venait bien d’Erfurt et de Cologne, mais derrière lui se trouvaient Athènes, Hippone, Paris et enfin Cordoue… Pour les deux cordouans : Averroès et Maimonide !