Il est probablement l’acteur le plus connu de l’histoire du cinéma français du XXème siècle sans que personne ne sache vraiment qui il était. Aucune rétrospective marquante à son sujet ; aucun hommage particulier sauf celui de Jean Rochefort dans un court métrage méconnu de 1974 ; aucun César « pour l’ensemble de sa carrière » à signaler. Depuis 1947, le Festival de Cannes l’évoque de temps en temps…

Pourtant, plus de 7 millions de français applaudiront cet habitué du Box Office des années trente à la sortie du nouveau film de Gérard Oury en 1973. Posez la question dans votre entourage : qui était Dalio ? Personne, à part une tante ou un oncle cinéphile, n’aura la réponse. Et pourtant, Rabbi Jacob, c’est lui.

Reposez la question à l’envers : qui tenait le rôle de Rabbi Jacob dans le film de Gérard Oury ? On vous répondra spontanément : Louis de Funès. Et pourtant non, c’était Marcel Dalio qui tenait le rôle titre, usurpé certes, pour les besoins d’un scénario extravagant : un rabbin new-yorkais (Rabbi Jacob donc, le vrai) est l’invité d’honneur à la Bar Mitzvah de son petit-neveu David Schmoll à Paris.

De quiproquos en quiproquos un certain Monsieur Pivert, patron raciste et antisémite sur les bords, interprété par Louis de Funès, prend la place du Rabbin et se fait passer pour lui. Tout le monde sera dupe, à commencer par Esther Schmoll, la grand-mère de David, interprétée par la truculente Denise Provence (née Denise Marie Lévy) qui croit le reconnaître à l’aéroport d’Orly.

C’est elle qui lancera le fameux « Rabbi Jacob, elle va danser… », avant que n’éclate la célèbre danse hassidique à laquelle prendra part l’imposteur malgré lui. Mais j’oublie encore le personnage principal interprété par Marcel Israël Blauschild, alias Marcel Dalio ou tout simplement Dalio, son nom d’artiste.

Né à Paris en 1899 de parents juifs modestes (sa mère Sarah était femme de ménage et son père, Isidore, maroquinier), mort en 1983 dans la même ville, sa filmographie est prestigieuse. Même s’il n’a jamais fait partie des « têtes d’affiches » comme Jean Gabin, Pierre Fresnay ou Fernandel, Dalio a été un des piliers discrets du cinéma français des années trente.

Il se distingue dans Le Golem (1936), Pépé le Moko (1937) de Julien Duvivier, La grande Illusion (1937), la Règle du jeu (1939) de Jean Renoir, après un petit détour chez Sacha Guitry (Les perles de la couronne, 1937).

Dans ces années fastes, il donnera la réplique de nombreuses fois à la grande star de l’époque, Viviane Romance, elle aussi quelque peu oubliée. Il jouera également dans les films de Léon Mathot, de Marc Allegret et de Christian Jaque, réalisateurs notoires de l’époque. Bref, Marcel Dalio était un acteur très populaire dans la France d’avant l’occupation oscillant entre le grand public et le cinéma d’auteur.

Survient la guerre ! En 1940, le régime de Vichy signale Dalio comme « Juif typique » dans le cinéma français. Inutile de rester plus longtemps à Paris, direction les USA, en passant par Lisbonne, Mexico et Montréal en compagnie de sa seconde femme, une actrice, Madeleine Lebeau.

Une nouvelle carrière prestigieuse commence à Hollywood. Deux classiques auxquels il participe suffiraient à garder la mémoire de son nom d’acteur : Casablanca de Michael Curtiz (1942, Oscar du meilleur film) et Le port de l’angoisse de Howard Hawks en 1944. Lors des tournages, Marcel Dalio côtoiera Humphrey Bogart, Ingrid Bergman, Claude Rains, Lauren Bacall.

De retour en France après la guerre, il rempilera avec des rôles improbables comme celui d’un trafiquant de drogues dans Razzia sur la Chnouf (1955) d’Henri Decoin avec Gabin et Ventura. La « Nouvelle vague » fera peu de cas de lui. Il faut dire que son goût pour le théâtre et le déguisement n’était pas très « tendance » à l’époque d’autant qu’il approchait déjà la « soixantaine ». Véritable « Has-been » dans les sixties, Dalio qui a déclaré un jour « Je gagne ma vie sur une erreur », revient en force en 1973 avec Rabbi Jacob, film dans lequel il n’apparaît d’ailleurs que quelques minutes.

Revoir Les aventures de Rabbi Jacob est toujours un immense bonheur, aucune déperdition dans le rire. Bon public au cinéma, aimant le guignol, je marche toujours aux gags burlesques en cascade du film d’Oury. De l’enfant que j’étais à l’adulte que je suis, cette comédie géniale, une des plus belles du cinéma français, est un trait d’union parmi d’autres. J’ignorais tout de Marcel Dalio à l’époque et malheureusement, j’en sais à peine plus sur lui aujourd’hui.