Qui est Sayed Kashua ? J’ai organisé et j’ai participé à une conversation publique avec lui il y a trois mois au Graduate Center de la City University of New York (CUNY). La discussion était intellectuellement stimulante, irrévérencieuse et, surtout, très drôle. Nous avons discuté, entre autres sujets, de ses influences littéraires, de la trajectoire de sa carrière, des raisons de son départ d’Israël et son déménagement à Champaign.

Nous avons aussi partagé quelques bières dans un bar près de l’université juste avant l’événement et, encore une fois, c’était un vrai plaisir de converser avec lui. Nous avons parlé de nos familles, de nos expériences, de nos voyages, de nos espoirs pour l’avenir, et, aussi cliché que cela puisse paraître, de l’état du monde.

Plus tard, après l’événement, nous avons diné ensemble avec un petit groupe de personnes. Encore une fois, la discussion était fascinante et portait sur divers sujets tels l’élection présidentielle américaine, le véganisme et les droits des animaux en Israël.

Mais je ne suis toujours pas sûr de savoir qui est Sayed Kashua. Pourquoi ? Parce que c’est un homme aux multiples visages. Il est si difficile de le saisir, car presque chacun de ses énoncés a des niveaux de sens multiples. Non seulement ses romans et ses articles, mais même ses interventions publiques et, parfois, ses remarques spontanées pendant un diner, sont comme un oignon – on doit l’éplucher pour révéler ce qu’il y a au centre. Seulement, parfois, quand on arrive au centre, on ne trouve rien qu’un autre oignon et un Sayed Kashua qui rit.

Au début, après que je lui ai envoyé un message l’invitant au Graduate Center, je n’ai pas eu de réponses. Peu après, j’ai lu son dernier article dans Haaretz et j’ai compris que Sayed Kashua a eu un sentiment de déception lors de sa dernière visite à New York. Il a notamment évoqué des « huddled masses » et son anxiété au moment où il s’est trouvé « crushed by masses of people who were looking at large Christmas trees erected in the middle of some street or plaza or whatever. »

En lisant ces lignes, je me suis dit qu’il ne venait plus jamais à New York. Tout de même, je lui ai envoyé un autre message, celui-ci beaucoup plus long, pour essayer de le convaincre. J’ai décrit en détail le genre de discussion que j’avais envisagé, et j’ai fait de mon mieux pour lui exprimer que New York était beaucoup plus qu’une ville de gens entassés et que le Graduate Center, étant « the life of the mind in the heart of the city », comme va le refrain officiel, serait l’endroit idéal pour aller au-delà de ce qu’il a décrit comme les « slogans vides » de la conférence Haaretz en décembre 2015 à New York.

Bref, j’ai reconnu son droit de ne pas aimer New York, mais j’ai aussi essayé de lui faire part du fait que New York n’est pas seulement la ville du stress, de la raucité et des gens entassés. Il m’a répondu le lendemain en me disant : « don’t listen to newspapers. » Apparemment, en réalité il est assez fan de New York. C’est vraiment typique de Sayed Kashua !

Alors, qui est Sayed Kashua? La réponse officielle, bien sûr, c’est qu’il est Israélien d’origine palestinienne, romancier primé, chroniqueur de Haaretz, et créateur et réalisateur de la série télévisée à grand succès Avoda Aravit (ou travail d’arabe). Mais si l’on cherche à aller plus loin que la simple description de Sayed Kashua en tant que nom de marque, on se rend compte rapidement que ce qu’il est et ce qu’il représente dépendent apparemment en grande partie de qui est posé cette question en premier lieu.

Dans les quelques jours qui ont précédé l’événement, un certain nombre de personnes m’ont exprimé leurs inquiétudes sur le choix d’inviter Sayed Kashua au Graduate Center. Une de ces personnes m’a dit que Sayed Kashua est anti-Israël et qu’il « continue de nier l’échec des dirigeants palestiniens d’avancer vers la paix, tout en rejetant le blâme sur la jeunesse juive ». Il m’a dit de bien noter que Kashua blâme la jeunesse juive et non pas la jeunesse israélienne. Or, Kashua n’a jamais dit un truc pareil !

Encore une autre personne m’a dit que « la question principale […] est son émission de télévision […] et la façon dont il dépeint les Palestiniens et le récit d’assimilation qu’il leur offre […] ». Cette personne a également dénoncé la nomination de Sayed au Israel Studies Project à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, surtout après le fiasco Salaita. Pour résumer, le problème avec Sayed Kashua, c’était qu’«il finit par être le dissident acceptable du statu quo de la politique israélienne – quelqu’un qui est intégré dans un certain discours et qui ne met pas en boule [la classe politique] ». De même, dans un article de Haaretz de l’an dernier, Gideon Levy qualifie Sayed Kashua de « bon arabe », c’est-à-dire, un vendu, un oncle Tom.

Une dernière anecdote : le matin avant l’événement, j’ai reçu un courriel me félicitant d’avoir organisé « un événement très prudent ». Cette personne m’a écrit que « chaque sioniste aime voir des sionistes palestiniens et Kashua n’est rien d’autre qu’un sioniste, un ‘bon’ Palestinien d’Israël qui se déteste ». Soit dit en passant, cette même personne m’a récemment traité de « musulman sioniste », pour la simple raison que je me suis opposé à un boycott général des universités israéliennes, et cela malgré le fait que je ne suis même pas musulman.

En tout cas, toute personne ayant lu seulement quelques écrits de Sayed Kashua saurait que rien de tout cela, des deux « côtés », n’est vrai ! Il n’est ni un oncle Tom, ni anti-Israël. Comment donc a-t-il pu générer autant de malentendus ?

Tout d’abord, bien sûr, il faudrait le lire et éviter de créer a priori des textes que l’auteur lui-même n’a jamais écrit. Mais l’autre problème est qu’il y a tant de niveaux de sens dans ses écrits. Il faut dire que son œuvre se prête bien à des malentendus. Ceux qui sont familiers avec ses articles dans Haaretz connaissent son humour et ce qui est souvent caché sous ses blagues, à savoir une critique mordante.

Mais parfois, ce qui est écrit au second degré finit par être lu au premier degré. L’humour, cependant, peut être un outil puissant de la critique sociale. L’humour se prête à la réflexion puisque, quand le rire s’apaise, on se demande ce qui nous a fait rire et pourquoi ? C’est au moyen de l’humour que Sayed Kashua nous oblige à réfléchir sur des questions sociales et politiques en Israël.

Mais en dépit de son humour, il y a aussi dans son œuvre un sens, profondément ancré, d’urgence et de désespoir, qui surgit plus clairement dans ses romans, mais qui est néanmoins présent dans plusieurs de ses articles (par exemple, ceux de la sélection dans son nouveau livre Native : Dispatches from an Israeli-Palestinian Life).

Mais pourquoi tous ces niveaux de sens ? Pourquoi le recours à l’humour ? Il m’a donné une réponse lors de notre événement, selon laquelle il a commencé à utiliser l’humour comme un bouclier, comme un moyen de se protéger quand il se sentait menacé et attaqué.

L’humour était un moyen de tenter activement de maîtriser une situation et de la redresser avec des mots et des blagues. Dans tous les cas, même si je ne suis toujours pas sûr de savoir qui est vraiment Sayed Kashua, je sais que cela m’a vraiment plu d’éplucher les oignons de ses écrits et que je continuerai à le faire aussi longtemps qu’il continuera d’écrire.