Je viens de faire la connaissance d’Itzhak Grinberg, jeune étudiant de yeshiva de 22 ans. Notre rencontre fut à la fois banale et étonnante. Ces choses anodines sont celles qui nous interpellent parfois le plus.

Il est 7:45 du matin, nous nous croisons à un grand carrefour au bruit assourdissant et au passage incessant au nord-est de Tel Aviv.  J’attends pour traverser sans même me rendre compte que je n’avais pas appuyé sur le bouton pour signaler au feu ma présence. C’est alors qu’il m’accoste et me demande si je n’ai pas quelques pièces pour le dépanner.

« Je n’ai pas de monnaie » pardonne-moi, je peux peut-être t’aider autrement » ? Je lui réponds, étant gêné de ne pas pouvoir l’aider.

« Comment j’arrive à Bne Brak? » Me dit-il, c’est alors que j’aperçois, du haut de son chapeau l’écoulement de gouttes noires apparaissant aussi sur son front et sur le col de sa chemise blanche qui était déjà en train de se déteindre.

Je lui montre alors le chemin à suivre pour se rendre à Bne Brak, et lui propose de lui payer son trajet, devant tous deux monter dans le même bus.

Il a plus cette nuit et je remarque qu’il est assez mouillé et me semble aussi fatigué, où a-t il bien pu passer la nuit?

Assez curieux mais sans vouloir être trop intrusif, je lui propose gentiment mon aide s’il a besoin de quoi que se soit. Il ne me répond pas. Nous nous taisons un instant. Il allume une cigarette, mouillée et à moitié déchirée.

« À quel courant du judaïsme tu appartiens ?  » me lance t-il en me regardant du coin de l’œil. « Je suis juste juif » je lui rétorque avec un zeste de pragmatisme, j’ai toujours ressenti une répulsion envers ce besoin de cataloguer, de catégoriser les différents courant de notre judaïsme.

Il a pourtant remarqué la kippa que je porte, une kippa crochetée, sentant le besoin de ma raccrocher au mouvement « nationaliste religieux. Nationaliste et religieux ? avant que ces deux termes fassent chez moi bon ménage j’aurai probablement le temps de me trouver une nouvelle kippa.

Itzhak lui n’a pas peur des étiquettes, il est un Hassid de Karlin et s’en réclame dignement. Pour la première fois il me regarda dans les yeux quand je lui dis à son grand étonnement que je connaissais la dynastie Hassidique de Karlin, une lueur de fierté éclaira son visage taché de noir.

Cela fait déjà 6 ans qu’il étudie à la yeshiva, il ne semble pas s’en lasser, selon ses dires il fera probablement la même chose dans 10 ou 20 ans.

Je ne peux pas m’empêcher de lui poser des questions qui me préoccupent, et curieusement, une prend le dessus sur toutes les autres, il est temps pour moi de percer le mystère : « pourquoi les Hassidim ne portent jamais de sandales ? » je lui lâche d’un coup sans trop de tact.

D’autres questions me traversent l’esprit comme savoir comment il compte rencontrer sa femme ou nourrir ses enfants mais tout cela reste d’ordre secondaire, seules les sandales m’importent, comment ce gamin à fait pour vivre 22 étés en Israël sans porter de sandales ?

Il reste de marbre, ne veux pas me fournir de réponses facile et préfère se dire satisfait de contenter son père, son rabbin et son entourage, il esquive, l’énigme ne sera pas résolue. Sans faire trop d’efforts je décèle dans son attitude, un regard sans cesse fuyant, je sens son besoin d’évasion, son envie de grands espaces. De nouveau, je me demande là où il a bien pu passer la nuit.

Il me confie ensuite qu’il part souvent visiter l’Europe et les Carpates en particulier, les billets pour l’Ukraine étant bon marchés et le tourisme adapté au voyageurs mangeants Casher. “Au moins il voyage » je me rassure sans être convaincu.

Une fois dans le bus, un soldat au crâne rasé avec un tatouage massif tout le long de son avant bras est assis face à nous,  il le regarde avec surprise et me demande :

« Et si ton fils sortait un jour du droit chemin ? »

Après une profonde bouffée d’air pour être certain de m’oxygéner suffisamment afin de tenter de répondre avec justesse :  » je serai heureux un jour que mon fils sorte du droit chemin, pour qu’il puisse ensuite y revenir par lui-même » je lui réplique, étonné moi-même de l’ouverture d’esprit dont je venais de faire preuve.

Itzhak lui marche sur le droit chemin et ne peut en dévier, si ce n’est l’espace d’une nuit ou il s’échappe pour vivre des instants dont il est le seul à connaitre les secrets.

Le bus est arrivé à son arrêt, je lui tends la main avec chaleur pour le saluer, il me donne une main molle mais sincère courbe la tête et me dit clairement avoir apprécié notre rencontre.

Nos chemins se sont croisés…et notre journée a commencé.