Lors de la rédaction de mon enquête sur les exagérations statistiques et apologétiques de l’auteur juif, Pinchas Lapide [1], je n’étais pas parvenu à déterminer par quelles voies Mme Golda Meir, dirigeante sioniste du Yishouv, qui ignorait tout de l’attitude du Vatican durant la Seconde Guerre mondiale, avait pu exprimer elle-même l’appréciation, extrêmement empathique et élogieuse, contenue dans son télégramme de condoléances, adressé au Vatican, après la mort du pape Pie XII.

Golda l’Israélienne

Un bref survol de la carrière de la célèbre femme d’État israélienne [2] est indispensable pour comprendre mon propos.

Golda Meyerson, née Mabovitz, vit le jour à Kiev (Ukraine), le 3 mai 1898. Lasse de l’antisémitisme, des pogroms, de la faim et du froid, sa famille émigra aux États-Unis en 1903 et se fixa dans le Wisconsin à partir de 1906.

Golda reçut une éducation juive. C’était une forte personnalité, comme en témoigne son départ du foyer parental, à l’âge de 14 ans, pour échapper à un mariage arrangé par sa famille, comme c’était souvent l’usage à cette époque en milieu juif. Elle rejoignit sa sœur à Denver, dans le Colorado, et y rencontra Morris Meyerson, qu’elle épousera en 1917.

Dès l’âge de 18 ans, elle milite pour un sionisme socialiste. En 1921, elle et son mari émigrent vers la Palestine, alors sous mandat britannique. Après trois années de kibboutz, le couple s’installe à Tel Aviv, puis à Jérusalem. Fortement engagée dans les activités syndicales de la Histadrout, elle y milite en faveur des femmes et acquiert de plus en plus d’influence dans cette grande organisation ouvrière du Yishouv.

Elle devient membre du « gouvernement de l’ombre » (‘shadow cabinet’), constitué de militants politiques sionistes qui, plus tard, feront partie de l’équipe dirigeante de l’État juif, alors en gestation. Elle échappe à la traque des dirigeants sionistes, menée, à partir de 1946, par les Britanniques, et prend alors en charge l’organisation clandestine. Elle négocie avec les Britanniques tout en restant en contact avec le mouvement de guérilla.

Le 14 mai 1948, elle fait partie des 24 personnalités qui signent la Déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël. Dès lors, elle ne quittera plus la politique israélienne, et, au fil des années, outre de brèves mais importantes missions à l’étranger, elle occupera divers postes ministériels avant d’assumer la fonction de Premier ministre, qu’elle exercera de 1969 à 1974. Elle meurt à Jérusalem en 1978.

La lecture de ce bref survol biographique révèle d’emblée un fait indiscutable : Golda Meir n’a vécu qu’une vingtaine d’années aux États-Unis, sa patrie d’adoption, et l’a quittée à un âge trop jeune pour avoir eu le temps d’être conditionnée par la culture et la mentalité américaines.

Le seul pays qu’elle ait connu intimement et qui a modelé son caractère et ses modes de pensée et d’agir, c’est l’ancienne terre d’Israël, alors dénommée Palestine, sur le sol de laquelle vivaient déjà quelques 600.000 juifs du Yishouv, auxquels vinrent s’ajouter, au fil des décennies, des millions d’autres, dont de très nombreux rescapés de la Shoah, déterminés à refaire ou à finir leur vie dans cet État juif reconstitué, dont, avec d’autres dirigeants non moins prestigieux, Golda Meir contribuera à assurer le développement et la sécurité.

Mais la caractéristique la plus marquante de sa carrière, c’est qu’elle fut presque essentiellement israélienne. À l’instar d’autres dirigeants politiques des premières décennies de l’État d’Israël – et si l’on excepte quelques séjours aux États-Unis pour lever des fonds et une très brève mission d’ambassadeur en Union Soviétique (1949) -, Golda Meir passa la quasi-totalité de son existence (très exactement 57 ans sur 80) sur le sol israélien.

On comprendra donc qu’à une époque où les États-Unis étaient, de très loin, le meilleur soutien d’Israël, il était infiniment plus vital, pour les politiciens autochtones, de connaître et de comprendre la politique américaine, plutôt que celle des pays d’Europe, dont, à l’exception de la France (jusqu’en 1967), l’importance stratégique était marginale aux yeux d’Israël.

Il ressort de cette constatation qu’une telle « insularité », aggravée par le fait que Golda Meir n’a jamais vécu sur le Vieux Continent, ne faisait pas d’elle – c’est le moins qu’on puisse en dire – une spécialiste des affaires européennes, et encore moins de la prestigieuse institution religieuse qu’est l’Église, dont, à vrai dire, elle ne connaissait rien.

Le télégramme de condoléances pour la mort de Pie XII

Le décor étant planté, j’en viens maintenant au fameux télégramme de condoléances, adressé au Vatican, en 1958, par Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères d’Israël, en hommage au défunt pape Pie XII. J’en rappelle le texte, dans sa version la plus fiable (on verra, plus loin, la raison de cette mienne affirmation) que l’on doit à Pinchas Lapide, défenseur juif zélé de ce pape [3] :

«Nous partageons la peine de l’humanité en apprenant le décès de Sa Sainteté le pape Pie XII. À une époque troublée par les guerres et les discordes, il a maintenu les idéaux les plus élevés de paix et de compassion. Lorsque le martyre le plus effrayant a frappé notre peuple, durant les dix ans de terreur nazie, la voix du pape s’éleva en faveur des victimes. La vie de notre époque fut enrichie par une voix qui proclamait, au-dessus du tumulte du conflit quotidien, les vérités morales fondamentales. Nous pleurons un grand serviteur de la paix.»

On conviendra aisément, je pense, que ce texte ne peut être raisonnablement attribué à Golda Meir elle-même. La Palestino-Israélienne qu’elle était n’avait certainement pas l’expérience personnelle qui lui eût permis d’exprimer un éloge aussi appuyé et circonstancié, sans parler de son style.

En tout cas, à ma connaissance, rien dans les biographies qui lui ont été consacrées ne laisse penser qu’elle se soit intéressée, peu ou prou, à l’action du Vatican en faveur des Juifs, et elle n’avait probablement sur cette question que les connaissances qui étaient celles de l’opinion publique d’alors.

Il n’y a évidemment rien de choquant dans le fait que les correspondances et les discours officiels des politiciens de haut rang soient rédigés par des plumes compétentes. Et de fait, peu importe qui a rédigé ce message télégraphique, l’essentiel étant que son contenu a été entériné par la ministre des Affaires étrangères qu’était alors Golda Meir.

Ce sur quoi je m’interroge ici, c’est sur l’identité du rédacteur de ce texte qui, comme pourront le confirmer les spécialistes des documents officiels de ce pays, n’est pas du tout dans le style israélien, même diplomatique, et encore moins dans celui de Golda Meir.

Par contre, pour qui est familier – comme c’est mon cas – de la phraséologie et du style de Pinchas Lapide, il se pourrait fort bien que ce texte soit de sa plume.

Je me base pour émettre cette hypothèse sur les éléments factuels suivants de son Curriculum Vitae, traduit de l’allemand, qui figure sur une page Wiki très favorable à Pie XII [4]. On y découvre ses rapports, d’abord occasionnels, puis plus fréquents et apparemment de plus en plus chaleureux, avec des chrétiens.

Relatant que Lapide fut interné à l’âge de 15 ans dans un camp de concentration près de la frontière tchèque, ce document lui prête cette phrase sibylline :

«Des chrétiens m’ont emmené dans les camps, des chrétiens m’ont aidé à en sortir».

Un autre passage témoigne de l’intérêt de Lapide pour les relations entre les chrétiens et les Juifs, qu’il exprimera plus tard, in extenso, dans ses ouvrages et de nombreux articles théologiques. On y lit en effet que, «revenu en Palestine, il étudia, sous la houlette de Martin Buber, le judaïsme et l’histoire de l’Église primitive».

On apprend également – et c’est, de loin, l’information la plus importante pour mon propos – que,

« de 1951 à 1962, […] il entra dans le service diplomatique du gouvernement israélien et qu’il fit connaissance, pendant cette période, avec le pape Pie XII… ».

Ce pontife dut faire sur lui une profonde impression, car, quelques années plus tard, il écrira l’ouvrage probablement le plus favorable à Pie XII qu’ait rédigé un juif à l’époque – Rome et les Juifs [5].

Autre fait significatif signalé dans l’article dédié à Lapide par le site WikiPieXII, déjà cité: «En 1955, il fut nommé consul israélien et attaché de presse du gouvernement israélien, à Milan ».

Il n’était pas pour autant coupé d’Israël, en effet, son Curriculum mentionne que «par intermittence il enseigna comme maître de conférence à l’université de Jérusalem».

Plus révélatrice encore est cette phrase :

«à Milan, il rencontra plusieurs fois l’archevêque Montini, futur pape Paul VI».

Et les relations entre le diplomate israélien et Mgr Montini, ont dû être d’une nature tout à fait particulière, puisque, à en croire le même Curriculum, «sur les conseils de Lapide, celui-ci fit supprimer certains passages anti-judaïques de livres sur les religions».

Si l’on prête attention à la chronologie, on s’aperçoit que la période diplomatique de Lapide – 1951 à 1962 –, au cours de laquelle il «fit connaissance avec le pape Pie XII et rencontra plusieurs fois Mgr Montini» [6] –  englobe la fameuse année 1958, au cours de laquelle Pie XII décéda. Et puisque, comme mentionné plus haut, son Curriculum nous apprend que Lapide «enseignait [alors, par intermittence, comme maître de conférence à l’université de Jérusalem»,

il est très probable que, outre son appartenance au ministère israélien des Affaires étrangères, sa rencontre avec Pie XII et sa relation suivie et gratifiante – évoquée plus haut – avec Mgr Montini, archevêque de Milan, à l’époque où il était consul d’Israël dans cette ville, ainsi que sa qualité d’attaché de presse du gouvernement israélien, lui auront conféré une aura de « spécialiste des questions d’Église ». Ne serait-ce qu’à ce titre, il a pu être consulté pour la rédaction du fameux télégramme de condoléances, à l’occasion d’un de ses passages en Israël.

Cette hypothèse n’a évidemment, par définition, aucun caractère indiscutable, mais, malgré sa part d’inconnues, elle m’a paru digne de mention.

Il faut espérer que l’accès aux archives des actes de l’Église relatifs à la période de guerre, donnera lieu à la découverte de documents susceptibles de corroborer la tentative esquissée ici, qui n’a aucune arrière-pensée polémique.

Tout au plus vise-t-elle à mettre en perspective, voire à « désacraliser » le fameux télégramme de Mme Golda Meir, mille fois invoqué dans quantité d’articles et d’ouvrages apologétiques, comme une preuve «indiscutable» de ce que Pie XII «a parlé haut et fort», quoi qu’en disent les sceptiques, dont j’avoue bien volontiers que je fais partie.

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[1] M. Macina, «Pie XII, « pape de Hitler » ? Certainement pas. Mais « Juste des nations », c’est pour le moins prématuré!». Voir aussi : Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d’un pape décrié.

[2] Il s’inspire largement de la notice que lui consacre Wikipedia.

[3] P. E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil Paris, 1967, pp. 285-286. C’est Lapide lui-même qui a mis en italiques (les grasses sont de moi) la phrase qui contredit l’accusation de « silence » émise à l’encontre de ce pape. Un détail qui, à la lumière de l’analyse tentée ici, pourrait bien s’avérer révélateur de son préjugé favorable à l’égard de Pie XII, qui s’exprime abondamment dans son livre cité et qui eut, du fait de la polémique aiguë déclenchée par la pièce de Rolph Hochhuth, Le Vicaire – aux attaques de laquelle il constituait une réponse puissante -, la fortune que l’on sait.

[4] Voir, sur WikiPie12, l’article Pinchas Lapide.

[5] Cité ci-dessus, n. 3.

[6] Je crois utile de préciser que Montini avait été substitut de la Secrétairerie d’État durant le pontificat de Pie XII et, à ce titre, avait de fréquents contacts avec ce pontife, même si leurs rapports furent parfois difficiles.