Depuis les Lumières juives, la Haskala (fin du XVIIIe s. – déb. XIXe), le judaïsme a apporté un ferment irremplaçable au fondement de la culture et de la société modernes puis contemporaines, mouvement dont Baruch Spinoza fut l’un des précurseurs, ayant affronté la réprobation puis le Hérem – l’excommunication – des rabbins hollandais, mais plus encore Moses Mendelssohn, l’un des piliers de l’Aufklärung et de la Haskala, lui, l’auteur de Jérusalem, qu’admiraient Kant puis Levinas.

Aujourd’hui c’est le rabbin Delphine Horvilleur qui subit de plein fouet des attaques inqualifiables de réseaux juifs extrémistes mais aussi de juifs moins extrémistes mais qui la traitent de façon honteuse au nom des valeurs qu’elle défend.

La volonté des partisans de la Haskala fut d’abolir les murs des ghettos et de faire participer les Juifs à la vie des nations dans lesquelles ils vivaient.

Pourtant ni leur extraordinaire contribution à la modernité de la civilisation, ni la tragédie incommensurable de la Shoah, n’ont pu abolir l’antisémitisme d’une minorité de personnes en Europe, voire d’une majorité d’autres dans d’autres sphères géopolitiques.

Toutefois aujourd’hui, le fondamentalisme musulman ou l’exode de millions de migrants, qui, la plupart du temps, ne cherchent qu’à reconstruire leur vie dans la paix et la sécurité, font bien davantage le lit d’un nouveau nationalisme des peuples d’Europe que l’antisémitisme suranné, mais l’antisionisme a depuis des dizaines d’années pris la relève et l’islamo-gauchisme actuel est fort inquiétant.

Mais certains juifs ne prennent-ils pas à leur compte les thèses des islamo-gauchistes contre des personnalités de la communauté qui ont leur libre arbitre et leurs combats qui méritent le respect, où que l’on se situe dans la communauté ?

Nous ne sommes plus à l’époque des rabbins d’Amsterdam qui prononçaient l’excommunication de Spinoza, même si les attitudes de certains pourraient nous le faire croire.

Mais que savent-ils du Dieu qu’ils sont si sûrs de connaître ?

Revenons à la question de ce qui fonda le judaïsme moderne. J’y vois essentiellement deux facteurs constitutifs : la destruction du Temple de Jérusalem en 70 avec la composition du Talmud d’une part, et d’autre part, tout le mouvement de la Haskala au XVIIIe siècle.

Manès Sperber, Juif de la Mitteleuropa, exilé en France dès 1936, fut psychologue, éditeur et écrivain, ami de Koestler et de Malraux. Sperber était agnostique ou athée. Il nous a laissé un texte important sur l’essence de la survie du peuple juif.

« La perte du Temple, et avec elle la disparition de la prêtrise, a apporté une contribution décisive non seulement à la pérennité du peuple juif, mais à sa foi et à tout ce qui pouvait mériter d’être conservé en elle.

Le judaïsme a été sauvé parce qu’il n’était désormais lié à aucun lieu et à aucune institution, parce qu’il n’était plus attaché à rien qui pût être perdu.

C’est seulement quand Dieu perdit son temple et devint apatride, comme son peuple, qu’il triompha des dieux païens et de la tentation idolâtre à laquelle succombent trop souvent les descendants de Jacob à Canaan. »

C’est là un texte prodigieux qui oppose la ruine du Temple unique d’une religion qui proclama l’unicité du Nom divin, à sa propre survie comme à celle de ce Nom.

Depuis disons deux siècles, il y a de toute évidence une autre source que la source religieuse du judaïsme, de sa vitalité incroyable. Nous ne parlerons ni de Marx ni de Freud, ni d’Einstein aux œuvres et aux découvertes immenses, qui ont littéralement bouleversé le cours du monde, mais nous dirons un mot de la question de Dieu après Auschwitz, question abyssale que ni les athées ni les orthodoxes n’ont résolu, les uns en rejetant toute forme de transcendance, les autres en rejetant toute forme de remise en question des fondements du judaïsme rabbinique.

Ni les uns ni les autres n’ont donc véritablement affronté la terrible question de Dieu car pour les religieux, la seule légitimité des Juifs est d’être le peuple de l’Alliance, le peuple qui reçut la Révélation du Dieu unique, la Révélation du Sinaï.

Parmi tous les philosophes, tous les penseurs, tous les écrivains ou les poètes qui ont posé la question, je voudrais me référer ici à Levinas, qui avait cette hauteur, cette intelligence, cette rigueur, cette « aperception fondamentale » de philosophe, de phénoménologue, d’homme de foi et de conviction, qui lui permettait d’être lucide dès qu’il s’agissait de formuler n’importe quelle espèce de réflexion sur le divin et sur ce Dieu qui se tut durant la Shoah :
« Un certain Dieu et une certaine façon de penser Dieu, telle qu’elle est propre aux instances religieuses positives, a certainement pris fin.

Mais ce qui compte pour le divin c’est autre chose que sa force et son omnipuissance. Je ne les nie pas mais je questionne. Ce Dieu a encore une voix. Il parle avec une voix muette, et cette parole est écoutée. Mais ce Dieu est le Dieu mort de Nietzsche.

Il s’est suicidé à Auschwitz. Cependant l’autre Dieu qui ne peut pas être prouvé statistiquement et qui seul figure en tant que fait de l’humanité, c’est une protestation contre Auschwitz. Et ce Dieu apparaît dans le visage de l’autre. »

Il est clair ici pour lui que l’on doit parler avec franchise intellectuelle – sinon les mots ne veulent plus rien dire – du moment où « dieu est véritablement mort ou retourné à son irrévélation ». Être capable d’être juif avec la forte conscience de cette irrévélation au cœur, est irréfragable.

En écho à Paul Celan et à son poème Psaume, George Steiner a écrit l’une des paroles les plus profondes qui aient été dites au XXe siècle sur le mystère absolu qui lia de façon effroyable le destin juif à Auschwitz-Birkenau : « Si dans la Passion du Christ, un être divin, un Fils de Dieu et de l’Homme, est censé être mort pour l’homme, ainsi dans la Shoah, le peuple juif (« Radix, Matrix ») […] peut être vu, compris, comme étant mort pour Dieu, comme ayant pris sur lui l’inconcevable culpabilité de l’indifférence ou de l’absence ou de l’impuissance de Dieu. »

Dans la France de 2018, des personnalités comme Liliane Vana qui milite pour une orthodoxie ouverte, Delphine Horvilleur, rabbin libéral, si ignoblement attaquée ces derniers mois, le philosophe et écrivain Marc-Alain Ouaknin voudraient faire bouger les lignes de la Halakha, quand quelques rabbins consistoriaux voudraient, eux, voir bouger les lignes du Consistoire central et une orthopraxie qui n’est pas loin de l’idolâtrie.

La plus grande difficulté n’est pas d’interdire mais de permettre. Oh difficile liberté d’être juif pratiquant aujourd’hui en France si l’on n’est pas dans la ligne du discours politico-religieux correct !