Le titre exact de cet ouvrage que j’ai découvert avec un certain étonnement, tant il est convenablement écrit et bien charpenté, est le suivant : En prison, paroles de djihadistes.

Psychiatre fonctionnant dans les prisons françaises, son auteur apporte vraiment des éléments nouveaux en vue de mieux comprendre ce qui se passe dans l’esprit d’hommes et de femmes, jeunes et moins jeunes, qui quittent notre pays, donc le pays où ils sont nés, dont ils ont la nationalité, pour aller se jeter dans les bras de dangereux criminels qui leur ont fait miroiter une sorte de paradis islamique sur terre, un lieu où leur dénomination religieuse est celle de la totalité du pays, où on ne paye pas d’impôts ni n’acquitte les factures d’eau ou d’électricité (sic)…

Ce qui constitue l’originalité et la force de ce petit ouvrage, en raison de ses modestes dimensions, c’est qu’il donne la parole à des détenus qui sont revenus de Syrie et qui acceptent de témoigner, même si cette confession, parfois émouvante tout en restant condamnable, ne laisse pas le lecteur indifférent.

En quelques chapitres bien définis, l’auteur analyse les motivations de ces apprentis-terroristes (pour eux ils n’en sont pas et se veulent parfois, de simples travailleurs humanitaires), il scrute leur milieu d’origine et montre (même si j’ai des doutes) que la délinquance ou les séjours répétés en prison ne sont pas nécessairement ni exclusivement la matrice du terrorisme : le fait qu’un être humain quitte soudainement sa famille, tous ses proches, sans rien dévoiler de ses intentions, prouve que le crime ou le délit n’est pas le facteur déclencheur de cet engagement qui se paie le plus souvent par la mort au combat de son auteur.

L’auteur oppose opportunément le couple antinomique solidaire / solitaire. Le djihadiste est soudain victime de la solitude, de l’incompréhension et du désœuvrement. Il finit, éprouvé par une série d’échecs incompréhensibles par se dire que plus rien n’est possible dans cette société qui refuse de le reconnaître tel qu’il est (arabe, maghrébin, islamique, banlieusard, habitant de cités mal fréquentées, etc…), lui barre la route de la réussite et du bonheur.

Cerné de toutes parts, une seule porte lui reste ouverte, celle de la mosquée, et c’est là que les choses se corsent. Assurément, l’auteur ne pense pas que chaque mosquée soit un incubateur de terroristes mais il faut bien reconnaître que c’st le terrain de chasse de prédilection des recruteurs. Et là j’aimerais m’arrêter un instant car c’est le point nodal de toute l’affaire. Ces personnes, homme ou femme sont les maillons essentiels de la chaîne qui finira par ligoter la cible qui ne comprendra que plus tard, que trop tard, ce qui lui est arrivé.

Je crois que ces recruteurs usent de manière magistrale de la takiyah, l’art qui consiste à mentir, en enjoliver les choses, à travestir consciemment la réalité et à peindre sous des couleurs séduisantes une situation qui ne l’est vraiment pas. Ce sont eux qui enserrent leur victime dans des liens qu’il ne pourra plus défaire ; les recruteurs promettent une villa, une mariage avec une jolie femme de la même obédience que soi et notre bon psychiatre souligne à juste titre que ce détail est censé remédier à des besoins sexuels inassouvis, bref mettre fin à un mal être général. La seconde phase consiste à étendre sa main protectrice sur le jeune en question, à le prendre sous son aile, et à lui donner l’impression qu’il n’est plus seul, qu’il peut compter sur vous, etc…

Mais surtout la méthode de recrutement est à son zénith du fait que le recruteur n’aborde jamais, mais vraiment jamais, les sujets religieux, ce qui pourrait trahir ses intentions profondes. Il se contente de faire des apparitions régulières à la mosquée du coin et d’y accomplir ses dévotions sans se faire remarquer. C’est seulement lorsque la victime qui s’ignore, s’en ouvre à lui que le recruteur lui apprend qu’il existe des latitudes plus clémentes, un pays où il se sentira ntaurellement chez lui. On lui explique qu’il sera comme un poisson dans l’eau puisque c’est l’oumma, la nation islamique, censée résoudre tout ce mal être dont on se dit la victime…

On ne peut pas tout résumer ni tout analyser dans un simple compte rendu. Mais on voit bien que si la délinquance est souvent présente dans le choix du djihadiste, elle est loin d’être prépondérante, étant entendu que la détention permet de radicaliser les prisonniers qui n’ont plus que cette branche à laquelle ils peuvent se raccrocher. Par destination ou d’intention première, la délinquance ne vise pas le même but que le djihadisme : le délinquant cherche un intérêt personnel immédiat, il vole, cambriole, vend de la drogue, etc… afin d’en jouir rapidement, alors que le djihadiste obéit à des représentations mentales (souvent imaginaires) moins intéressées. Ses motivations sont autres, font appel à d’autres espaces de l’âme humaine.

Il idéalise un ensemble où il souhaite vivre, sans se rendre compte qu’il est victime d’une déformation, d’une caricature de la réalité. Dans leurs confessions au psychiatre, maint détenu-djihadiste reconnaît qu’il s’est trompé, qu’il a été abusé, qu’on s’est servi de lui etc… Mais il n’exclut de renter le coup, de se rendre de nouveau sur la zone de guerre syrienne ?

Nous sommes donc en présence de redoutables manipulateurs qui ont bien mûri leur affaire et ont suivi tout un cycle préparatoire à ce lavage de cerveau (khoussoul al mokh en arabe). Il faudrait s’arrêter aussi quelques instants sur cette métaphysique des mœurs terroristes où le mal en tant qu’entité physique et non pas en tant que notion abstraite, joue un certain rôle.

Tout comme cette perception morbide de la souillure dont il faut se purifier à tout prix et dont on fait l’équivalent de la société occidentale dans son ensemble : sa permissivité sexuelle, sa dissolution des mœurs, la disparition du respect dû aux générations des Anciens, le renoncement à toutes les valeurs morales et religieuses etc… Toutes ces choses ne plaident pas vraiment pour le mode de vie à la française aux yeux de ceux qui vivent en marge de la société.

On peut donc dire, sans chercher aux terroristes la moindre excuse, que l’effort d’intégration n’a pas été suffisant. D’où des publications portant sur les territoires perdus de la République, les zones de non-droit dans certaines grandes agglomérations du sud du pays et l’économie parallèle dans quelques banlieues. Il eût fallu réguler un peu mieux l’immigration non-européenne, insister sur l’acquisition absolue de la langue française, mieux expliquer l’essence et le but de la laïcité, bref donner à tous ces marginaux l’envie d’être français et de vivre comme tel…

C’est un vaste programme et je crains qu’il n’y ait pas d’autre solution, et en tout cas pas dans le cadre de l’Etat de droit.