La judéité contemporaine est peut-être l’une des notions identitaires les plus complexes à exposer, décrire et expliciter.

Au carrefour d’une série de champs conceptuels, elle ne peut se réduire à une définition terre-à-terre et pragmatique.

Elle ne se limite pas à une religion ou une foi, puisqu’il n’est plus rare de trouver des individus qui se diront juifs mais athées. Elle ne se limite pas non plus à un peuple ou une nation et cela, malgré l’existence de l’État d’Israël.

Le Juif est avant tout citoyen du monde, citoyen du pays où il vit et sa judéité transcende les idées d’appartenance religieuse ou de nationalité.

Or, en diaspora, aujourd’hui, l’on n’a de cesse que de lui renvoyer au visage son particularisme, ce côté « étranger » dans son propre pays.

Ce n’est pas nouveau, me direz-vous ; il y a derrière cela une longue tradition de rejet auquel le Juif devrait être accoutumé… Toutefois, ce qui a changé la donne ces dernières décennies, c’est, bien entendu, le référent « Israël ».

L’amalgame est vite fait et il arrive d’entendre des propos du type « Ah bon, tu es juive ? Mais… je croyais que tu étais belge… Ah ! Tu es israélienne en fait ?! ».

Rien d’alarmant, en soi, mais ce genre de réaction résume assez bien les confusions actuelles entre religion, foi, nationalité, politique et appartenance identitaire. Alors au fond, que répondre ?

Être juif, si je devais le définir, c’est, certes, initialement, une foi (parfois emprunte de scepticisme, voire de rejet total) mais c’est aussi et surtout, une culture du souvenir, du respect du lignage, de valeurs transmises qui ont forgé l’individu et sa façon d’appréhender le monde, la vie et l’autre.

La judéité est à la fois une meurtrissure et un trésor. Elle constitue un sentiment d’appartenance très puissant et de solitude absolue car chacun vit sa judéité comme il la ressent.

L’absence de dogmes religieux et la multiplicité des parcours historiques, géographiques, culturels et familiaux rendent l’analyse du phénomène d’appartenance encore plus complexe.

Cette tradition du devoir de mémoire, ce besoin de ne pas tourner le dos ou rejeter cet héritage si abstrait mais si important, ces valeurs de l’être-au-monde et du « vivre au mieux » quand bien même la foi viendrait à manquer, c’est cela qui forge, à mon sens, l’un des piliers de la judéité moderne.

Il ne s’agit ni d’un étendard politique, ni d’une croyance, ni d’une fierté, ni d’une honte. On est ici dans le domaine de l’intime dans sa définition la plus pure.

Car c’est bien au cœur même de l’intimité de l’individu que la judéité va prendre corps : cette conscience d’être lié à quelque chose, quelque chose d’intangible et d’abstrait mais qui fut fondamental aux yeux de millions d’êtres humains, à tel point qu’ils s’y sont accrochés au fil des âges, malgré les insultes, les calomnies et les persécutions ; ce sentiment d’avancer parmi les gardiens de la mémoire des horreurs dont l’être humain est capable, ce besoin d’acceptation d’une histoire et d’un héritage millénaires dont on ne peut permettre la disparition.

C’est tout cela que la judéité condense en deux notions clefs : se souvenir et transmettre…