A l’aube du XXe siècle, Bernard Lazare écrivait, dans son « Fumier de Job » :

« Un jour je me suis réveillé d’un songe. J’avais vécu au milieu d’un peuple et je me croyais du même sang. J’avais été élevé à ne me réjouir que de ses joies, à ne m’attrister que de ses douleurs ; son sol était mon sol ; son ciel, le doux ciel que je chérissais, je n’en voyais pas de plus beau ; je me croyais le frère de ceux qui m’entouraient, et le jour où je me suis réveillé, j’ai entendu qu’on me disait d’un autre sang, d’un autre sol, d’un autre ciel, d’une autre fraternité. Je me suis réveillé Juif et j’ignorais ce qu’était un Juif ».

Ces propos, bouleversants de sincérité, n’ont pas pris une ride et raisonnent même aujourd’hui d’un son nouveau…

Comme évoqué précédemment, l’existence de l’État d’Israël a intégré un nouveau paramètre dans la perception que l’on a du Juif en diaspora.

Sans le vouloir, comme par « effet secondaire indésirable », 1948 a, sans doute, enclenché un mécanisme de renforcement de l’étiquette « étranger » de ce dernier.

Dans le quotidien, au hasard des rencontres, dans certains médias ou, évidemment, dans des centres communautaires juifs, on en revient toujours à Israël lorsque l’on parle de judéité.

Rien que de bien normal, mais cela nous mène à un paradoxe, voire une contradiction de taille : la confusion éventuelle entre identité européenne ou, plus généralement, nationale diasporique (belge, dans le cas qu’il m’est le mieux donné d’observer) et identité israélite.

Ce besoin de dire haut et fort « je suis européen ! Je suis belge ! », cet attachement à son propre pays, sa culture et son mode de pensée, se mêlent à un attachement à Israël – un lien compliqué et quelque peu nébuleux mais indéniable.

J’ai, pour ma part, connu, lors de mon adolescence, un rejet assez net vis-à-vis de tout ce qui concernait Israël.

Je me figurais qu’étant belge, je n’avais pas à me mêler ni me préoccuper de ce qui s’y passait, puisque ce n’était pas « mon pays ».

J’y voyais un risque de s’aventurer sur une pente glissante menant tout droit au rejet de l’identité nationale belge (comme on le constate, parfois, pour des enfants d’immigrés de troisième génération).

« Je ne veux plus que ma vie dépende de l’humeur de mes propriétaires. Je ne veux plus être un citoyen-locataire. »

Au fil du temps, la réalité des faits m’est apparue, dans toute sa complexité.

Pour en résumer l’un des points fondamentaux, remontons simplement en 1976, sur le plateau du « Grand Échiquier » de Jacques Chancel, où Herbert Pagani nous livrait son vibrant « Plaidoyer pour ma terre », dans lequel il s’exclamait : « À force de fuir, de bouger, le Juif est allé partout. On extrapole et voilà, il n’est de nulle part. Nous sommes au rendez-vous, Monsieur Chancel, je suis effectivement de nulle part. Nous sommes parmi les peuples comme l’enfant à l’assistance publique. Je ne veux plus être adopté. Je ne veux plus que ma vie dépende de l’humeur de mes propriétaires. Je ne veux plus être un citoyen-locataire. J’en ai assez de frapper aux portes de l’Histoire et d’attendre qu’on me dise ‘Entrez !’. Je rentre et je gueule, aujourd’hui ! Je suis chez moi sur Terre et, sur Terre, j’ai ma terre ! (…) Descartes avait tort ! ‘Je pense donc je suis’, ça ne veut rien dire. Nous ça fait 5 000 ans qu’on pense et nous n’existons toujours pas. Je me défends, donc je suis ! ».

Savoir, au regard du passé et du présent, que sans ancrage territorial tangible et officiel, un être humain peut en être réduit à une chose, un indésirable sans statut ni droits, pousse beaucoup de Juifs de diaspora à soutenir Israël (nous pourrions presque nous hasarder ici à opérer une comparaison avec la situation actuelle des Roms, qui dérange tant, bien que la vie d’errance s’avère, dans leur cas, voulue et culturelle, là où elle fut subie pour les Juifs).

La hantise de l’estampillage « citoyen-locataire » et les traumatismes multiples induisent ce besoin de foyer, même abstrait (puisque lointain), de refuge, de porte-voix éventuel, d’une terre et d’institutions qui tentent d’incarner et de préserver ce qu’il reste d’un groupe humain, qui fut mode de vie et de pensée, qui fut religion, qui fut peuple, qui fut nation.

De mon point de vue, il ne s’agit pas ici de dire « je viens de là » ou d’être tiraillé entre deux nationalités, mais bien d’un besoin de savoir qu’Israël est et sera.

Alors, peut-on être citoyen européen, se considérer comme tel, se sentir profondément belge ou français et même patriote, tout en entretenant pareils rapports avec l’État hébreu ?

Bien entendu.

Certains présenteront cela comme paradoxal et segmentant, alors même qu’ils adhèrent au système de pensée actuel « en vogue », système de pensée international qui n’a de cesse que de nous vendre les bienfaits du multiculturalisme.

La complexité de l’identité individuelle, sans cesse survalorisée, en deviendrait donc segmentante et communautariste, au cas par cas ?

Or, les rapports sont tout autres que ceux entretenus avec un pays d’origine.
De mon point de vue, il ne s’agit pas ici de dire « je viens de là » ou d’être tiraillé entre deux nationalités, mais bien d’un besoin de savoir qu’Israël est et sera.
Outre une origine historique et religieuse, Israël représente, il n’est nul besoin de le rappeler, l’aboutissement d’une émancipation tant désirée.

Si elle incarne un cœur religieux et culturel, un point d’attache, elle constitue également un moyen de dire au monde « nous sommes là », un refuge pour certains et un biais de représentation sur la scène internationale pour d’autres.

Bien plus qu’un triomphe sur l’Histoire, l’existence et la pérennité d’Israël est une nécessité sociale et humaine et cela, quels que soient les griefs (justifiés ou non) que l’on puisse formuler à l’encontre de sa politique intérieure car, comme le disait si justement Monsieur Pagani : « les options politiques d’un gouvernement n’ont jamais mis en cause l’existence d’une nation. Alors pourquoi Israël ? ».