Depuis sa mort, le vendredi 30 juin, tout a été dit et écrit sur Mme Simone Veil (ז »ל). Viendront ensuite les dossiers spéciaux des hebdomadaires et des mensuels, les rétrospectives, puis elle entrera définitivement dans l’Histoire en attendant que sa dépouille et celle de son époux soient accueillies sous les froides mais prestigieuses dalles du Panthéon.

A mon modeste niveau, je voudrais ajouter deux ou trois souvenirs (bien loin d’être personnels, car qui, hormis sa famille et ses compagnons de déportation, pourrait prétendre en détenir ?).

Premier souvenir, un peu lointain, d’un ancien de Copernic. A l’époque où j’étais adolescent, je me rappelle la salle Pleyel où l’Union Libérale organisait les offices de Rosh Hashana et Yom Kippour. C’était l’ancienne salle, bien longtemps avant sa rénovation. Il y avait à l’orchestre, environ au dixième rang, des loges tapissées de velours rouge, avec des chaises au bois doré, et même une petite porte pour y accéder.

Là se trouvaient les familles « importantes » que le jeune garçon que j’étais, provenant d’un milieu modeste, regardait avec respect. Dans l’une d’elles se trouvait Marcel Bleustein-Blanchet entouré de sa famille ainsi que Robert Badinter (parent par alliance) et Simone Veil. Je ne dirai pas que cette loge était occupée pendant tout le temps des offices, mais elle représentait une sorte de pôle d’intérêt que le rabbin André Zaoui et le hazane Emile Kaçmann ne manquaient pas de saluer au moment où ils accompagnaient la procession des sifré-Torah parmi les 2 200 fidèles de ces journées solennelles. Si la judéité de Simone Veil n’était pas de nature religieuse, je peux au moins témoigner que le grand rendez-vous des fêtes de Tishri lui tenait à cœur.

Deuxième souvenir, encore une fois lié à Copernic. C’était au lendemain de l’attentat du 3 octobre 1980 où eut lieu une immense manifestation de solidarité sur les Champs-Elysées. Elle qui ne courait pas après les honneurs et qui était de nature réservée, était en tête du cortège de plusieurs centaines de milliers de manifestants au coude à coude avec des responsables politiques et religieux, des représentants du monde de la culture, des personnalités diverses.

Je mentionne volontairement cet épisode car certains sites malveillants prétendent que, proche de Giscard d’Estaing et de Raymond Barre, Simone Veil n’aurait rien dit ou fait pour dénoncer ce premier acte terroriste antisémite depuis la guerre. Et je l’accompagne d’une photo prise sur le site d’Akadem, de mauvaise qualité, mais suffisamment parlante. Je pense qu’elle aurait manifesté de la même manière si c’eût été une église ou une mosquée qui avait été visée.

En tout cas, soucieuse de justice et fraternité elle était là en ces heures dramatiques pour la communauté juive comme pour la communauté nationale, n’en déplaise, et à M. Raymond Barre – auteur d’une terrible réplique sur l’attentat de Copernic –, et aux extrémistes juifs à la mémoire courte.

Troisième souvenir relatif, celui-là à la Shoah. J’avais institué en 1991 la lecture publique des Noms des déportés juifs de France durant vingt-quatre heures à partir du Mémorial de Serge Klarsfeld. Spontanément, les responsables de cette lecture (dont l’inoubliable Huguette Prety) s’étaient adressés, en plus de l’appel que j’avais lancé, à toutes les personnes touchées par la Shoah : fils et filles de déportés, anciens déportés revenus.

Bien entendu, Simone Veil, malgré ses hautes fonctions officielles, avait été approchée. Elle a immédiatement répondu à l’appel, et c’est ainsi qu’un matin très tôt, je l’ai vue arriver en toute simplicité pour lire, au sein du convoi n° 71, les noms de sa mère, de ses sœurs et… le sien. Pas un signe de sa part qui indiquât, au moment de leur lecture, qu’il s’agissait de ses très proches et d’elle-même.

C’était aussi cela Simone Veil : une femme de devoir, sans manières, et ne laissant que très rarement apparaître ses émotions. J’imagine qu’elle ne partageait ces dernières qu’avec ses anciens compagnons de déportation. L’impression qu’elle m’a laissée alors (et les autres fois où elle est venue lire « ses » noms) était celle d’une dame d’une extrême dignité, d’une grande réserve qu’on aurait pu assimiler à de la froideur si on ne la connaissait pas.

J’ai bravé ma timidité et mes appréhensions deux ans plus tard pour solliciter de sa part qu’elle accepte, malgré son emploi du temps surchargé, de me remettre les insignes de chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur. Là encore, elle a immédiatement accepté, fixant en fonction de son agenda la date du 8 juillet 1993. J’avais souhaité que la cérémonie se déroule dans la synagogue que j’avais fondée en 1977 avec Colette Kessler et Roger Benarrosh.

Je cite ici le compte-rendu rédigé par Danielle Cohen (aujourd’hui présidente du MJLF) : « Puis Madame Simone Veil, Ministre d’Etat, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville, est montée à la tribune pour s’adresser au rabbin Farhi. Elle a célébré son engagement sur le travail de mémoire en expliquant que c’est le thème qui les a rapprochés et les a fait se rencontrer. La gravité du ton de la femme politique a peu à peu fait place à la spontanéité d’une femme tout court qui combat pour la justice. Elle a abandonné ses notes pour laisser parler son cœur. Ce fut un moment très fort, ressenti au plus profond de chacun d’entre nous. »

J’ai eu l’impression ce jour-là de vivre quelque chose d’improbable : moi, fils d’immigrés juifs de Turquie, honoré par la République à travers l’une de ses plus grandes figures, une femme qui aurait pu mourir à Auschwitz ou à Bobrek, marquée du sceau d’infamie des bourreaux nazis, ayant pourtant accédé aux fonctions suprêmes de ministre, de présidente du Parlement européen, à l’immortalité de l’Académie française, bien présente devant moi et me donnant l’accolade traditionnelle. C’était comme si soudain, un peu de la grandeur et du courage dans les combats de cette grande dame, m’était transmis afin que je poursuive sans craindre ni tergiverser dans la voie aux nombreuses facettes de mon rabbinat.

Et puis, il y a eu l’éclipse de Simone Veil. A la mort de son mari bien-aimé en 2013, elle a quitté la vie publique. On ne l’a plus vue qu’épisodiquement. Dans de nombreuses cérémonies, on s’interrogeait : Simone Veil n’est pas là ? Il manquait sa présence comme si elle voulait nous habituer peu à peu à sa disparition. On s’est résolu à ne plus la voir, sans accepter en soi-même ce retrait. Etait-elle malade ? C’est ce qui se disait. On n’osait pas l’outrecuidance de forcer les portes de sa vie privée.

Même absente, même malade, elle inspirait encore un immense respect. Elle était (puisqu’il faut accepter l’imparfait) de ces êtres, rares, dont l’existence n’est pas liée aux accidents de l’histoire. Elle était intemporelle parce que son expérience, ses souffrances, ses combats, les valeurs qu’elle a défendues, sont de tous les temps. On a pu (je crois que c’était Jean d’Ormesson) la décrire comme une icône. Par-delà sa signification religieuse d’origine, ce mot désigne un archétype, un modèle. On peut dire que Simone Veil fut cette icône de la France de la deuxième moitié du XXème siècle et du début du XXIème.

A elle seule, elle aura incarné le courage, la persévérance, le sens de la justice, la tolérance, l’ardeur, les passions et la fraternité de notre pays. – Merci Madame !

Daniel Farhi.

Simone Veil à la manifestation du 4 octobre entre Bernard-Henri Lévy et Marek Halter. (Source: Akadem)

Simone Veil à la manifestation du 4 octobre entre Bernard-Henri Lévy et Marek Halter. (Source: Akadem)