Les termes grecs «hypokrisis» et «hypokritès»,

universellement traduits par « hypocrisie » et «hypocrite» – qui sont davantage une transcription qu’une traduction – n’avaient pas, à l’origine, le sens péjoratif qui est devenu familier.

 

Très utilisés dans la rhétorique ancienne. Ils connotaient l’art de déclamer ou de plaider en adoptant une expression et une gestuelle empruntées au monde de la tragédie et de la comédie, fort prisées dans le monde grec, en général, et dans le monde hellénistique, en particulier.

 

On comprend intuitivement que l’usage populaire fait par certains, de cette technique de l’art oratoire, ait donné naissance à des expressions telles que « jouer un rôle »,
« faire semblant », et plus généralement « affecter d’être ».

C’est probablement dans cette acception que Jésus l’employait à l’encontre de certaines catégories de personnes influentes de la société juive de son temps – dont, entre autres, les scribes et les pharisiens, avec lesquels il avait fréquemment maille à partir, même s’il était proche d’eux sur le plan de la doctrine et de la pratique religieuses.

Soucieux de souligner, à la manière des prophètes, l’aspect peccamineux de leur comportement, Jésus leur reprochait vigoureusement de se donner en spectacle, en faisant étalage de leurs pratiques de piété, voire en affectant un comportement vertueux, afin d’être remarqués et loués par leur entourage, comme illustré, entre autres, par les versets évangéliques suivants :

  • Mt 6, 2 : Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi ; ainsi font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d’être glorifiés par les hommes ; en vérité je vous le dis, ils ont déjà leur récompense.
  • Mt 6, 5 : Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites: ils aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu’on les voie. En vérité je vous le dis, ils ont déjà leur récompense.
  • Mt 6, 16 : Quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites: ils prennent une mine défaite, pour que les hommes voient bien qu’ils jeûnent. En vérité je vous le dis, ils ont déjà leur récompense.

Il semble que les biblistes, dans leur grande majorité, aient ignoré, ou négligé cet aspect littéraire de la problématique [1]. En témoigne, entre autres, l’article d’un spécialiste qui fait encore autorité de nos jours [2]. Son contenu n’est pas seulement diffamatoire pour les anciens Maîtres juifs (scribes, Docteurs de la Loi et Pharisiens), mais gravement erroné, comme on le verra plus avant.

Le caractère nocif de ce type d’‘analyses’ – qui tiennent plus du dénigrement que de la réflexion scientifique – est d’autant plus grande que le texte épinglé ci-dessous figure dans une revue de référence [3], et qu’il est cité dans plusieurs revues bibliques.

« […] d’après l’ensemble des textes [des évangiles], l’hypocrisie apparaît comme un vice général des Pharisiens, et notamment des scribes […] L’association de l’hypocrisie avec les Pharisiens est si étroite, que « pharisaïsme » s’emploie figurément, en français, pour désigner l’hypocrisie […]. » [4]

Plus grave encore, mais cette fois sur le plan scientifique : fort de sa connaissance des langues sémitiques, ce bibliste, grammairien de surcroît [5], n’imagine pas un seul instant que le substrat sémitique du terme grec « hypokritès » puisse être autre que la racine verbale hébraïque « HNF », comme l’indique le titre de son article cité [6].

Or, une simple comparaison textuelle avec la Peshitta, version syriaque de l’Écriture – certes tardive, mais qui reflète mieux que l’hébreu de la Bible l’usage langagier des évangélistes – révèle que, dans presque toutes les références du Nouveau Testament, le terme grec « hypokritès » est traduit par le syntagme syriaque NSV BAP (nasab b’ap), qui signifie « faire acception de personne », et aussi « jouer un rôle », voire « affecter », « faire semblant » [7]. L’expression est le décalque exact du syntagme hébraïque « nasa panim », de sens identique, sur lequel je ne m’étendrai pas ici.

Pour illustrer la comparaison que j’établis entre cette expression biblique et l’art oratoire grec, dans ce contexte, je crois utile de citer ci-après un extrait particulièrement éclairant de la contribution séminale d’un spécialiste [8] :

« L’hypokrisis pourrait ainsi être définie de façon synthétique comme la manière de rendre, par la voix et par le geste, les caractères et les passions, d’une façon qui siée aux personnages et aux actions posés par l’argument [9]. Le mot grec désignant l’action oratoire illustre bien l’importance de cette dimension interprétative : on parle en effet d’hypokrisis, substantif dérivé du verbe hypokrinomai, qui signifie d’abord, notamment chez Homère, « interpréter » (par exemple, interpréter un rêve) ; ce n’est, semble-t-il, que dans un second temps que le verbe hyprokrinomai a pris le sens qu’il a le plus souvent en grec classique, à savoir « répondre » à quelqu’un dans un dialogue [10]. A partir de ces deux sens du verbe, le grec a également formé le substantif hypokritès, désignant l’acteur de théâtre : l’hypokritès, avant d’être l’étymon de « l’hypocrite » de la langue française, c’est donc l’acteur, en tant qu’il interprète la parole du dramaturge, et qu’il répond aux autres acteurs qui sont ses interlocuteurs sur la scène. L’hypokrisis grecque désigne ainsi en général « l’interprétation » d’un texte par un locuteur, et l’art de l’acteur en particulier […]. On retrouve la même référence à l’univers théâtral dans le mot latin désignant l’action oratoire : actio, en effet, est formé sur le verbe agere, qui signifie « agir » au sens le plus général du terme, y compris en prononçant un discours (agere causam signifie ainsi « plaider une cause » dans un procès) ; mais agere est aussi le verbe à partir duquel a été formé le substantif actor, l’acteur de théâtre. L’actio désigne donc elle aussi l’interprétation d’un discours, par la voix et par le geste, et plus particulièrement l’art de l’acteur. L’hypokrisis ou l’actio semblent donc bien délimiter le domaine d’un art partagé tant par l’orateur que par l’acteur, un art qui serait celui de l’actualisation corporelle du discours par l’intermédiaire de la voix et du geste : Cicéron écrit ainsi que « l’action est pour ainsi dire l’éloquence du corps » […]. L’action concerne donc tout ce qui relève de l’incarnation du discours, tout ce qui permet de le rendre sensible aux oreilles (la voix) et aux yeux (le geste). »

Notons encore, au chapitre historique, que l’usage emphatique de l’hypocrisis était stigmatisé par les autorités canoniques, tels Cicéron et Quintilien, qui insistaient sur la différence entre l’orateur et le comédien. Cicéron, en particulier, déplorait que « les orateurs, qui sont les acteurs de la vérité même », aient laissé « les imitateurs de la vérité, à savoir les comédiens, accaparer » cet art [11].

J’émets ici l’hypothèse que l’utilisation péjorative du terme « hypocrite », faite par Jésus pour flétrir la théâtralité et/ou l’insincérité du comportement religieux de certains de ses contemporains, reflétait le discrédit dont était frappé l’art de l’hypocrisis, dans le monde grec, quand l’usage en était dévoyé.

Il est étonnant que le savant jésuite Joüon, soit passé à côté de cette analogie, alors qu’il a lui-même écrit [12]:

« […] nous constatons que pour exprimer la notion précise d’ « hypocrite », qui ne se trouvait pas dans la Bible [13], les Juifs se sont contentés d’un mot ancien à sens très général, auquel l’usage a attribué une nuance très particulière. Pour exprimer cette même notion morale et religieuse d’ »hypocrite », les Juifs écrivant en grec ont simplement pris le mot hypocritès, usuel dans la langue pour « acteur, comédien » : sur un sens assez particulier ils ont greffé un autre sens particulier. C’est ainsi que le sémitique et le grec aboutissaient à l’expression précise d’une notion nouvelle par des voies fort différentes. » [14]

Pour clore cette mise au point sommaire, je me permets de suggérer aux traducteurs et aux liturgistes chrétiens, de s’inscrire dans l’esprit du « nouveau regard », que leur Église affirme vouloir porter sur les juifs depuis le Concile Vatican II (1965) [15], en remplaçant « hypocrite » par « comédien » dans la traduction de cette invective de Jésus, reprise dans son sens le plus péjoratif par les antisémites de tout poil au fil des siècles, et qui a coûté tant de souffrances au peuple juif.

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[1] Il se peut que je me trompe, en effet, je n’ai pas effectué une recherche de l’ampleur de celle d’une thèse universitaire. J’invite tout internaute qui en sait plus que moi sur le sujet à ne pas hésiter à me contacter (maheqra@gmail.com).

[2] Il s’agit de Paul Joüon (1871-1940), prêtre jésuite français, hébraïsant et spécialiste des langues sémitiques, qui fut membre de l’Institut biblique pontifical.

[3] Je cite d’après Joüon, Paul, « ΥΠΟΚΡΙΤΗΣ, dans l’évangile et hébreu HANEF », Notes et Mélanges de la revue Recherches de Science Religieuse, XX, 1930, p. 312-316.

[4] Id., op. cit., p. 312. Les italiques et les mises en gras sont de moi.

[5] Auteur d’une Grammaire de l’hébreu biblique, honorée par le prix Volney de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. L’ouvrage, publié en 1923, fait référence jusqu’à ce jour, il est régulièrement réédité depuis et a été traduit en anglais. (D’après Wikipédia).

[6] Cf. note 3 ci-dessus.

[7] Comme en 2 M 6, 21.24.25. À ses amis païens qui lui conseillent de « « feindre » (hypokrinomai) de manger des chairs de la victime, comme le roi l’avait ordonné », le saint vieillard Eléazar rétorque : « À notre âge […] il ne convient pas de feindre (hypokrinomai), de peur que nombre de jeunes, persuadés qu’Eléazar aurait embrassé, à 90 ans, les mœurs des étrangers, ne s’égarent eux aussi, à cause de ma simulation (dia tèn emèn hypocrisin). »

[8] Guillaume Navaud, « L’orateur et l’acteur antiques : un art partagé ? », p. 4, et p. 2. Ancien élève de l’ENS-Ulm, agrégé de Lettres classiques, docteur en littérature comparée, G. Navaud est, depuis 2010, professeur en classes préparatoires aux grandes écoles, au lycée Janson-de-Sailly. Ses recherches portent notamment sur le théâtre et la philosophie, de l’Antiquité à la première modernité (en particulier dans les domaines anglais et français) ; résumé d’après l’Observatoire de la vie littéraire.

[9] L’auteur réfère aux textes rassemblés par B. Zucchelli, ΥΠΟΚΡΙΤΗΣ. Origine e storia del termine, Gênes, Paideia, 1962, p. 63 (traduction anglaise dans D. Wiles, The Masks of Menander. Sign and meaning in Greek and Roman performance, Cambridge, Cambridge U. P., 1991, p. 22), à compléter, pour ce qui est de Théophraste, par le témoignage d’Athanasius d’Alexandrie, Prolégomènes aux États de cause d’Hermogène (éd. Rabe [Prolegomenon Sylloge, in Rhetores Graeci, Vol XIV, Leipzig, 1931], p. 177, 3-8).

[10] L’auteur donne comme référence P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, vol. II, Paris Klincksieck, 1970, s. v. krinô.

[11] Cicéron, De oratore, III, 214-217, cité par Navaud, op. cit. (ci-dessus, note 8), p. 5-6 et n. 20. Les caractères gras et les italiques sont de moi.

[12] Op. cit., p. 316. La mise en gras et en italiques de certains mots est de moi.

[13] En fait, elle s’y trouve 7 fois en tout, dont quatre en termes différents : en Dt 10, 17 (hébreu : nasa panim, grec : thaumazein prosôpon) ; en 2 Ch 19, 7 : (hébreu : maso panim, grec : thaumazein prosôpon) ; en Jb 13, 10 (hébreu : nasa panim, grec : thaumazein prosôpon) ; en Ml 2, 9 (hébreu : nasa panim, grec : lambanein prosôpon) ; et trois fois en termes identiques: deux fois à la forme verbale (hypokrinomai), en 2 M 6, 21.24, et une fois à la forme nominale (hypokrisis), en 2 M 6, 25.

[14] C’est peu dire que cette conclusion brouillonne n’emporte pas mon adhésion. Non seulement rien n’y est démontré, mais les expressions de « sens particulier » et de « notion nouvelle » ne correspondent à rien qui soit identifiable tant dans les textes évoqués par l’auteur que dans ses considérations floues et non conclusives.

[15] Voir en particulier la Déclaration « Nostra Aetate » § 4.