A l’aube du 8 novembre 1942, Alger se réveillait en sursaut au bruit du canon. J’étais alors âgé de 5 ans. Mon père vint nous informer que les Américains allaient débarquer à Alger, et que des navires bombardaient l’Amirauté. A tout hasard, il nous mit à l’abri derrière le mur épais de notre salle de bain.

Il alla ensuite chez son ami Henri Mesguich voir ce qui se passait. Il s’avéra qu’en fait deux destroyers britanniques avaient débarqué sous le feu des soldats Rangers américains, lesquels avaient pour mission d’empêcher l’armée (aux ordres de Vichy, ne l’oublions pas! ) de détruire les installations portuaires, afin de s’opposer au débarquement des Alliés. Un peu plus tard, ces 250 soldats yankees sont capturés. Ils sont conduits sous bonne escorte à la caserne d’Orléans.

Des Juifs les voyant passer en bon ordre les applaudissent et saluent leurs premiers « libérateurs ». Ils sont alors dispersés et bastonnés par des policiers offusqués que l’on vienne acclamer l’ennemi…

Un tournant de la guerre

Bien sûr, dans mon petit esprit de 5 ans, je ne mesurais pas la portée d’évènements si inhabituels. Aprés quelques années, j’appris le déroulement de ces journées qui amorcèrent en fait un vrai tournant de la seconde guerre mondiale. De plus, je sus que sans cette Opération Torch montée par Roosevelt et de Churchill, il y aurait eu de bonnes chances pour que les Allemands envahissent l’Algérie et envoie ses Juifs à Auswitch, comme c’était prévu dans la plan de la Solution Finale (voir mon livre Histoire des Juifs d’Algérie, 2015, chez Amazon.fr et com.).

La nuit du 8 novembre

Cette nuit-là, il s’était passé des choses. Des résistants algérois, juifs en majorité, pratiquement sans armes et avec beaucoup d’audace, avaient réussi à paralyser tous les services gouvernementaux à Alger pour faciliter le débarquement allié. Au centre de ce mouvement, il y avait le chef de la police d’Alger,(le commissaire Henri d’Astier de la Vigerie), la famille Aboulker, et des officiers de réserve, comme le colonel Jousse et le capitaine Pillafort. Le QG était chez le Professeur Henri Aboulker, 26 rue Michelet.

José Aboulker, son fils, un étudiant en médecine de 22 ans, récemment démobilisé, et le sous-lieutenant Bernard Karsenty, s’étaient mis en contact avec ces officiers et le consul américain Robert Murphy pour organiser l’opération à partir d’une salle de sport de la rue Bab Azoun où avaient été cachés de vieux fusils Lebel (dont la plupart des conjurés ne savaient pas se servir).

Colette, la fille de Henri Aboulker (venue habiter bien plus tard dans le quartier de Katamon à Jérusalem, et m’appelant je ne sais pourquoi «mon cousin»), m’a tout raconté un soir, appuyée sur ses coussins arabes, sous le «fusil d’Abd el Kader» accroché au mur.

C’est elle qui dans la nuit du 8 novembre 1942 accueillit les conjurés, dans l’appartement du 26 rue Michelet. Un groupe de 380 résistants environ (dont 312 jeunes Juifs), munis de brassard VP (prévus pour la milice fasciste de Vichy en cas de besoin!), s’était divisé en groupes d’action de 5 hommes. L’un d’eux, mené par le lieutenant de réserve Jean Dreyfus (qui fut un des deux tués de cette opération Torch à Alger avec Alfred Pillafort) va occuper la Grande Poste et sectionner les cables de communication.

Un autre petit groupe se présente au bâtiment du Gouvernement Général avec de faux ordres de mission et occupe les lieux. Jacques Zermati, ex-officier parachutiste, entre à la préfecture et se permet de «limoger» le préfet d’Alger. Le Général Juin et l’Amiral Darlan (le No 3 de Vichy, qui est alors à Alger) sont arrêtés sans encombre par un autre groupe à la Villa des Oliviers et conduits au commissariat central à une heure du matin…

Réaction de l’armée

Ce matin-là, il n’y a aucune réaction des unités militaires en place à Alger. Elles ont entendu la canonnade du port à partir de 4 heures du matin et leurs chefs ignorent le nombre des résistants et leur équipement (d’où, je suppose, leur prudence). De plus, l’amiral Darlan, ex-premier ministre de Pétain, qui va détenir (jusqu’en décembre) l’autorité suprême à Alger et prétend agir sous les ordres du Maréchal, a un comportement plutôt équivoque pendant ces journées décisives (voir mon article Que faisait Darlan à Alger?) Un appel du général Giraud à la reprise du combat contre les Allemands passe à la radio: c’est Raphael Aboulker, le cousin de José, qui contrefait sa voix, ce qui ajoute à la confusion générale.

Il fallut 15 heures aux officiers restés fidèles à Vichy pour reprendre leurs esprits et réaliser que cette « résistance » n’était qu’une poignée de civils armés de vieux fusils. Ils allèrent libérer Darlan, le général Juin, le préfet et les détenus du commissariat central.

Quelques heures plus tard, bravant les ordres de Pétain (et provoquant la fureur de Hitler), Darlan signe un ordre de cessez-le feu avec le général Clark, puis, deux jours plus tard, fait aussi cesser le feu à Oran et à Casablanca (où il y a de nombreux tués des deux côtés).

A Alger, les chefs du coup sont arrêtés les jours suivants, certains s’enfuient, d’autres sont incarcérés à la prison de Barberousse et menacés d’étre fusillés pour trahison.Les généraux américains, dont ce n’est pas le principal souci, ferment les yeux.

Un évènement occulté

On ne s’étonnera donc pas que l’audacieuse Opération Torch des Algérois ait été occultée dans l’histoire de la seconde guerre mondiale, aussi bien par les Alliés que par la France de Vichy et par celle de de Gaulle. Il faut dire que de Gaulle et ses partisans furent complètement tenus à l’écart du débarquement américain, et de ce mouvement de résistance par les organisateurs algérois eux-mêmes.

Et enfin l’opération fut occultée par l’armée, qui trouvait probablement peu glorieux le fait qu’une poignée de résistants, Juifs pour la plupart et munis de vieux fusils, ait pu paralyser pendant une journée entière les chefs de l’armée d’Afrique et les dirigeants politiques présents à Alger…