« Construire le présent sur les ruines du passé » écrivait Edmond Fleg.

Cette assertion résume les motivations animant les esprits de l’expérience qui prit le nom d’Ecole de pensée juive de Paris, laquelle vit le jour au lendemain de la Shoah et s’illustra jusqu’au début des années quatre-vingt dans l’Hexagone.

Parmi les lieux où cette pensée fut vivace, on comptait l’Ecole Gilbert Bloch d’Orsay créée en 1946 par Robert Gamzon. Ce dernier dit Castor Soucieux de son nom de totem, n’était autre que le chef des Eclaireurs israélite de France (EI) qui avait créé le mouvement, une vingtaine d’années plus tôt à Versailles en 1924.

Cette école de privilégiés qui se voulait le laboratoire de l’élite intellectuelle des EI avait une triple ambition. La première était de démontrer que la culture juive n’avait pas disparu dans les crématoires d’Auschwitz et que, bien davantage, la redécouverte des Textes de la tradition juive permettait d’y répondre en inscrivant le judaïsme dans le grand débat des cultures.

Deuxièmement, il s’agissait de permettre à des jeunes adolescents cultivés et parfois appartenant à des familles qui s’étaient éloignés du judaïsme – ces fameux « juifs perplexes » dont parlait André Neher – de renouer avec leurs traditions.

Enfin, cette école visait à former les cadres de demain alors que la judaïcité française était sortie exsangue de la guerre en perdant 76000 de ses membres dont de nombreux rabbins et dirigeants.

L’Ecole d’Orsay respecta le pari qui lui avait été assigné et ses élèves vinrent augmenter les rangs de nombreux décideurs ou personnalités du judaïsme français de l’après guerre parmi lesquelles Léon Askénazi dit Manitou, Armand Abécassis, Gérard Israël et tant d’autres.

Inter :
« Il s’agit de transformer cet enseignement en éducation, de faire sentir qu’il n’apporte pas à la vie seulement de la beauté, mais une nourriture, un enthousiasme, une fierté, un sens »

La personnalité la plus charismatique de l’Ecole de pensée juive fut incontestablement le penseur Emmanuel Levinas qui, au-delà de son rôle de philosophe majeur du XXe siècle qui introduisit en France la connaissance de la phénoménologie de Husserl, joua un rôle de premier plan dans la judaïcité comme directeur de l’Ecole normale israélite orientale (ENIO). Dès 1933 et jusqu’en 1939, Emmanuel Levinas entra au service de l’Alliance israélite universelle (AIU) comme attaché au département scolaire.

Toujours au service de l’AIU, il devint en 1946, directeur de l’École normale israélite orientale dont il resta jusqu’à la fin de sa vie très proche. Pendant près de trente-cinq années, à l’école d’Auteuil, il réussit à allier des responsabilités de directeur à un enseignement de qualité.

Dans son école, il mit en place une pédagogie particulière inscrite dans la fidélité à l’Ecole de Pensée juive où il prit une part active, à l’instar de l’Ecole d’Orsay, sa rivale.

De 1953 à 1961, il fut le seul professeur de philosophie à l’ENIO, le seul hébraïsant aussi : il lia l’accès aux enseignements dit juifs à la culture universelle. Ainsi, son cours sur Rachi qu’il donna le samedi matin à l’ENIO jusqu’à son dernier souffle, rassemblait un vaste public de Juifs et de non-Juifs qu’il initia à la beauté de l’exégèse biblique.

A la lecture des nombreux articles qu’Emmanuel Levinas publia dans Les Cahiers de l’AIU, on notait son souci constant – qui fut aussi celui d’André Neher – de mettre en avant l’enseignement de l’hébreu. « Il s’agit de transformer cet enseignement en éducation, écrivait-il dans le bulletin n°11 daté de 1946-1947, de faire sentir qu’il n’apporte pas à la vie seulement de la beauté, mais une nourriture, un enthousiasme, une fierté, un sens ».

Robert Gamzon, Emmanuel Levinas et tant d’autres avait bien saisi qu’instruire et former la jeunesse juive à la connaissance de ses Textes liée à une culture générale de qualité, était davantage qu’une formalité mais un impératif déterminant pour la collectivité juive qu’il représente ainsi que pour les ponts à construire à l’extérieure avec la communauté nationale. Cet esprit prévaut-il aujourd’hui dans les écoles juives de France ? La question se doit d’être posée à l’heure où nos structures communautaires manquent cruellement de vocations et d’une relève.