Que nous est-il arrivé ? Ceci est la question qu’a posée Ari Shavit le 1er avril dans Haaretz. Je me posais cette même question, il y a une semaine, en sortant du Graduate Center de la City University of New York, après que mes collègues au Doctoral Students’ Council (DSC) ont adopté une résolution appelant au boycott des universités israéliennes.

42 ont voté pour, 19 contre, et neuf (dont moi) se sont abstenus. C’était aussi la question que je me suis posée quand, le lendemain, j’ai reçu un email me traitant de « racaille nazie ».

J’ai répondu en expliquant que ceux qui ont voté pour n’étaient nullement des nazis, et que, en tout cas, j’étais parmi ceux qui n’ont pas été pour cette résolution. Cette personne m’a répondu en s’excusant : « vous êtes évidemment quelqu’un de bien et j’ai honte de vous avoir insulté ». Par le simple fait d’avoir voté comme voulait cette personne, je suis passé de « racaille nazie » à « quelqu’un de bien ». Plus tard, j’ai appris que certains de mes collègues avaient aussi reçu de tels messages insultants. Au lieu de se livrer à la discussion et au débat intellectuels, certains de ceux qui se sont opposés à la résolution ont opté pour des épithètes insultantes.

Avant de discuter de ce qui s’est passé vendredi dernier au Graduate Center, passons d’abord à l’article de Shavit, qui commence par évoquer un incident en 1984 pendant lequel quatre Palestiniens armés de couteaux ont détourné un bus allant de Tel-Aviv à Ashkelon. Au cours de l’opération de sauvetage, deux terroristes ont été tués et deux ont été appréhendés vivants avant d’être exécutés par des agents du Shabak, ce qui a provoqué l’indignation publique en Israël.

Le mois dernier, B’Tselem a publié une vidéo qui montre un soldat de Tsahal achever d’une balle dans la tête un terroriste palestinien déjà blessé et désarmé, qui avait cherché à mener une attaque au couteau à Hébron.

La vidéo montre très clairement le terroriste à terre, désarmé, blessé et puis tué par un soldat. Bref, c’était une exécution sommaire. La vidéo montre aussi d’autres soldats sur place qui semblent complètement sereins devant la scène de l’un des leurs qui ignore l’éthique militaire en tirant une balle dans la tête d’une personne désarmée et blessée. Cette fois-ci, il n’y a pas d’indignation publique. Shavit est pleinement en droit de se demander ce qui nous est arrivé.

2017 marquera la cinquantième année d’occupation. Un demi-siècle d’occupation a sans doute eu de graves conséquences. Comme l’écrit Shavit, le souci est qu’« après 68 ans pendant lesquels l’État juif a réussi à se maintenir (dans des conditions difficiles) comme une démocratie libérale, elle risque d’être absorbée dans le reste du Moyen-Orient et d’en faire partie intégrante ».

Il y a certainement eu une radicalisation, à un niveau politique et social, en Israël. Et donc je pourrais comprendre pourquoi certains de mes collègues au DSC ont rédigé une résolution appelant au boycott des universités israéliennes. Ils devaient avoir ressenti un besoin urgent et désespéré de montrer leur solidarité avec les Palestiniens dans le climat politique actuel et peu prometteur. Or, j’étais inquiet et dubitatif dès le moment que j’ai lu la résolution qui appelait au DSC de « soutenir l’appel palestinien au boycott des établissements universitaires israéliens, tant que l’État d’Israël continue de violer les droits des Palestiniens en vertu du droit international ».

J’aurais été beaucoup moins dubitatif si ceux qui étaient pour la résolution avaient prouvé que les universités en Israël étaient, dans leur ensemble, directement complices de la violation des « droits des Palestiniens en vertu du droit international ». Comme on pouvait s’y attendre, pas une seule personne pendant le débat qui a précédé le vote sur la résolution n’a même essayé de montrer des preuves concrètes de la complicité des universités israéliennes.

Donc, le message était que ces universités devraient être boycottées seulement en vertu du fait qu’elles sont en Israël. Cela n’aurait pas dû surprendre, puisqu’un des auteurs de la résolution avait appelé le terroriste Samir Kuntar un martyr à la suite de l’assassinat de ce dernier en décembre 2015.

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre d’un boycott des universités israéliennes doit être fondée sur des motifs plus solides que le simple fait de se trouver en Israël. Au lieu d’un boycott total, il faudrait cibler soit des centres, instituts, et départements qui ont eu des liens vérifiés et directs avec l’occupation, soit des universités qui se trouvent dans les colonies.

Donc, on pourrait certainement soutenir que l’Université d’Ariel, située dans la colonie d’Ariel en Cisjordanie, doit être boycottée. En effet, en 2011, 165 universitaires de plusieurs universités en Israël ont boycotté l’Université d’Ariel.

Le mois dernier, Uri Ram, le nouveau président de l’Association israélienne de sociologie, a annoncé un appel à boycotter l’Université d’Ariel. Il a noté qu’ « alors que nous acceptons sans doute l’État d’Israël comme tout à fait légitime, nous n’acceptons pas en tant que telle l’occupation des territoires palestiniens, et le déni des droits fondamentaux des Palestiniens depuis plus ou moins 50 ans ne peut pas passer inaperçu pour l’Association [israélienne] de sociologie ». Ironiquement, Uri Ram et le bon millier de membres de l’Association se trouveraient eux-mêmes boycottés par des militants trop zélés du boycott total des universités israéliennes. Quel message envoyons-nous aux universitaires israéliens ? C’est un dilemme cornélien qu’on leur impose avec de telles résolutions.

Les arguments avancés vendredi dernier pour soutenir la résolution de boycotter toutes les universités israéliennes étaient si faibles, si peu profonds, et si peu convaincants que je ne pouvais que me demander ce qui nous était arrivé. Comment des universitaires autrement intelligents et rigoureux pouvaient-ils renoncer à la nécessité de l’argumentation et de la preuve ?

Les partisans du boycott ont tout simplement énuméré les façons dont les Palestiniens ont été marginalisés, mais ils ont négligé de démontrer la complicité présumée des universitaires en Israël. Lorsque les opposants du boycott ont fait valoir que la résolution risquait de restreindre la liberté académique des universitaires en Israël, les partisans ont répondu que la liberté académique des Palestiniens était déjà restreinte. Le fait que les universitaires en Israël ont peu à voir avec la restriction de la liberté académique des Palestiniens n’a apparemment pas d’importance.

L’un des partisans du boycott a lu le témoignage d’un citoyen américain d’origine palestinienne qui, en 2015, s’était vu interdire l’entrée en Palestine. Son cas, nous a-t-on dit, n’est pas unique ; de nombreux citoyens américains d’origine palestinienne ne pouvant plus retourner en Palestine.

Aussi déplorable que cela puisse être, à aucun moment ce témoignage n’essaye de relier cette expérience à des universitaires en Israël. Un autre partisan appelle le DSC de « faire une intervention afin que l’histoire d’un Palestinien puisse être entendue ». Un autre encore a déclaré que la résolution cherchait à provoquer une discussion sur l’oppression des Palestiniens. Enfin un dernier a noté que « les boycotts sont l’une des rares façons dont ils [les Palestiniens] peuvent combattre ».

Il convient de répéter que presque aucun des partisans de la résolution ne semblait s’intéresser un tant soit peu au fait de démontrer la complicité des universitaires israéliens et de leurs universités. Parce qu’ils ne fournissent pas d’autres raisons, on ne peut que conclure qu’il suffit que des universités soient en Israël pour qu’elles deviennent l’objet d’un appel au boycott.

Il n’y a là rien de surprenant. Le seul livre qui a été écrit dans le but de défendre la position de boycotter les universités en Israël, l’ouvrage collectif d’Ashley Dawson et de Bill Mullen intitulé Against Apartheid (2015), ne réussit pas à défendre un boycott absolu des universités israéliennes. Ce qui est plus troublant dans ce livre est le chapitre de Joseph Massad qui rejette implicitement, non seulement la solution à deux états, mais aussi l’existence même d’Israël. Quelle différence donc entre cette position troublante et celle des partisans de la résolution ?

Uri Ram et son association boycottent peut-être l’Université d’Ariel car elle est au-delà de la Ligne verte et donc illégitime, mais, le soir du vendredi 15 avril, 42 de mes collègues se sont prononcés en faveur d’un boycott d’Uri Ram et d’autres universitaires israéliens qui sont dans les limites de la Ligne verte, car ils sont tout de même considérés comme illégitimes. Oui, que nous est-il arrivé ?