« Que l’année se termine avec ses malédictions »

(Refrain du chant séfarade de Rosh-Hashana, Ahot Ketana).

J’ai parfaitement conscience qu’au cours de cette année 5775 écoulée, mes éditoriaux se sont souvent fait l’écho d’une actualité dramatique, voire tragique.

Même si parfois, j’ai essayé de la mâtiner d’un peu d’humour, il n’en reste pas moins que les occasions de rire ou de sourire ont été plus rares que celles de rire à gorge déployée ou de se réjouir. Et ce n’est pas les événements de cet été qui s’achève qui inverseront la tendance.

Vous me direz que j’aurais pu choisir des sujets désopilants et transformer mes chroniques en autant de rigolades que si j’étais un chansonnier. Mais il se trouve que je suis rabbin et qu’il m’aurait semblé vraiment très difficile de m’absenter du monde où nous vivons, vous et moi, pour n’en évoquer que les aspects plaisants ou bucoliques.

C’est probablement pourquoi le fameux et très beau chant de la liturgie séfarade de Rosh-Hashana, Ahot Ketana (« la petite sœur »), a choisi comme refrain de huit de ses neuf strophes l’exclamation : תכלה שנה וקללותיה, « Que l’année se termine avec ses malédictions », tandis que celui de la neuvième et dernière est : תחל שנה וברכותיה, « Que commence l’année avec ses bénédictions ».

Donc, nous voulons résolument tourner la page d’un passé assez terrible pour ouvrir celle d’un avenir radieux. Mais, sauf à être particulièrement naïfs, il nous est difficile de croire que demain sera plus brillant qu’hier. Nous savons bien que les problèmes affrontés durant l’année écoulée n’ont pas trouvé miraculeusement leur solution et qu’il est à craindre que nous les rencontrions de nouveau sur notre chemin.

Sommes-nous des petits enfants à qui on peut raconter chaque année la même histoire en leur disant : ne vous inquiétez pas, l’année prochaine sera meilleure ? Et si ce n’est pas le cas, quel est le sens de cette prière ? Que pouvons-nous raisonnablement espérer pour l’année 5776 qui s’ouvrira dimanche soir ?

Tout d’abord, il est bon de rappeler le contenu de ce poème liturgique de Rosh-Hashana dû à Abraham Hazane de Gérone (Espagne, 13ème siècle).

Il déroule, au fil de ses neuf strophes, l’histoire malheureuse du peuple juif, les massacres, l’exil, l’oppression des peuples à son égard. Il demande à Dieu de guérir les nombreuses plaies de Son peuple et s’achève sur la vision du retour à Sion : « Courage, soyez heureux, le malheur est fini ; / Espérez en Dieu qui a toujours gardé Son alliance avec vous. / Vous reverrez Sion, car Dieu a dit : / Aplanissez, aplanissez le chemin du retour ».

Donc, clairement, Ahot Ketana est un chant dicté à son auteur par une histoire et une probable actualité (l’Espagne du 13ème siècle) douloureuses.

Il puise des raisons d’espérer dans la prophétie finale d’Isaïe (« Aplanissez… »). On peut comprendre qu’au seuil d’une nouvelle année, époque où nous sommes invités à nous retourner sur celle qui s’achève, le poète nous engage dans une réflexion sur l’histoire nationale autant qu’individuelle. De cette réflexion, il tire à la fois des raisons de s’affliger et l’espoir de temps meilleurs.

Et si tout ce poème n’était qu’une allégorie se basant sur le destin d’Israël pour en tirer un enseignement au niveau de nos vies spirituelles ?

Dès lors, les malédictions dont il est question dans le refrain des huit premières strophes pourraient être assimilées aux désordres de nos âmes et de nos conduites. Et bien sûr les bénédictions invoquées dans la neuvième strophe correspondraient à la restauration espérée de nos cœurs et de nos actes.

Alors oui, nous demandons instamment à Dieu de nous aider à éloigner de nos vies toute méchanceté et tout comportement délictueux. Car nous avons bien conscience que les errements de l’année passée ne peuvent pas s’effacer miraculeusement, mais uniquement par un travail sur nous-mêmes pour lequel nous implorons l’assistance divine.

« Petite sœur » parmi les nations, telle est décrite la situation d’Israël. Une petite sœur parfois malmenée, mais une sœur quand même. Nos mauvaises actions s’inscrivent au sein de nos destinées, tout comme nos bonnes actions. Capables du pire et du meilleur, nous sommes fréquemment livrés en pâture à notre yetser hara, (mauvais penchant), ne souhaitant qu’une chose : que notre yetser hatov, (bon penchant), finisse par triompher. Ce sera alors la fin de notre exil, c’est-à-dire l’éloignement des valeurs les plus hautes symbolisées par Sion, et les bénédictions de l’année nouvelle, celles de notre âme restaurée, pourront se répandre en nous et autour de nous.

Quant aux événements auxquels je faisais allusion plus haut, et que nous avons tous en tête, nous espérons sincèrement, mais sans naïveté ou angélisme excessifs, que l’année juive nouvelle (qui est quand même un peu la rentrée pour l’ensemble de la planète) apportera aux dirigeants politiques, aux décideurs dans les différents domaines, à la base populaire que nous incarnons tous, davantage de sagesse dans la direction des peuples, de désintéressement dans la recherche de pouvoir et d’influence, de compassion pour les souffrances de ces masses de réfugiés – volontaires ou pas – qui viennent frapper aux portes d’une Europe qu’ils espèrent accueillante.

Je comprends parfaitement les réserves et inquiétudes émises par certains au sujet de ce flux de réfugiés. Leurs appels à la vigilance ne doivent pas freiner l’élan de générosité qu’ont suscité certaines images.

Ma conviction intime, toutefois, est qu’il vaut mieux se tromper en donnant à quelqu’un qui n’en a pas besoin, plutôt que de se tromper en ne donnant pas à celui qui en a besoin. Dans le premier cas, on aura été dupes ; dans le second, on aura été inhumain.

A mes nombreux amis qui émettent actuellement de fortes réserves par rapport à l’accueil de réfugiés de la guerre civile de Syrie et des exactions de Daech, je conseille d’être généreux, mais en passant par des canaux sûrs et reconnus tels que ceux proposés par les pouvoirs publics et certaines institutions communautaires. Je rejoins par ailleurs les accents exprimés par le grand-rabbin de France qui nous rappelle notre propre passé et nous incite à ne pas rester sourds, aveugles et manchots devant une grande misère humaine.

Shana tova à tous et à chacun. Puissiez-vous être inscrits dans le Livre de la Vie ! לשנה טובה ומתוקה תכתבו

Rabbin Daniel Farhi.