Pour mon émission du 11 février, nous sommes retournés dans un pays dont nous n’avions pas parlé depuis longtemps, le Maroc. Mon invité était particulièrement qualifié sur ce sujet, puisqu’il s’agit d’un journaliste franco-marocain, Mustapha Tossa.

Les lecteurs du « Times of Israël » le connaissent bien, puisqu’il y tient un blog. Ce fait, et ses interviews données sur la chaine I-24 News, témoignent déjà de son ouverture d’esprit. Mais je l’avais également connu et apprécié par ailleurs, en l’écoutant sur des chaines d’information nationales comme LCI, France 24 ou C News.

Bien qu’installé en France depuis une trentaine d’années, il suit de près l’actualité de son pays natal, et depuis très longtemps : éditorialiste sur le site d’information Atlasinfo, il a aussi été correspondant à Paris de plusieurs quotidiens et hebdomadaires marocains.

J’avais intitulé cette émission « Que devient le Maroc ? », parce qu’il est vrai que ce pays – sans doute celui du monde arabe que les Français connaissent le mieux -, est absent des écrans radar de l’actualité depuis plusieurs années, contrairement à d’autres États, victimes de guerres civiles passées ou présentes, du terrorisme ou de conflits régionaux. Ce calme va-t-il durer ? Le Royaume chérifien a-t-il tous les atouts pour relever les défis des prochaines années ?

Le Maroc, un pays sûr

J’ai tout de suite parlé de sécurité, avec cette information rapportée le 13 janvier. Le Département d’État américain a classé le Maroc dans la catégorie 1, celle des pays les plus sûrs pour les voyageurs. Pourquoi ?

Pour Mustapha Tossa, alors que les Américains sont d’habitude très frileux pour la sécurité de leurs voyageurs, c’est un constat du succès de la politique menée par le Royaume depuis de nombreuses années ; et cela, en contraste avec la situation dans de nombreux pays de la région.

Mais pourtant, beaucoup de terroristes en Europe étaient issus de l’immigration rifaine …

Mon invité confirme que c’est un sujet qu’on a beaucoup lu dans les médias, à propos de la région du Rif devenue « productrice de terrorisme » ; mais il refuse de tomber dans un « déterminisme géographique et ethnologique ». Il se trouve que cette région, économiquement marginalisée, a vu une importante immigration car les Européens étaient bien contents d’y trouver de la main d’œuvre pour leurs mines et leurs usines.

Seule une infime minorité des enfants de cette immigration a basculé dans le terrorisme, au nom d’une foi qu’ils ignoraient au départ, car la religion du converti est beaucoup plus radicale que celle des autres.

Il relève aussi que beaucoup d’immigrants originaires de cette région du Maroc, ne parlaient même pas l’Arabe : or ils sont devenus, malgré cela, les parangons d’un islamisme extrêmement religieux.

Le PJD, une hypothèque pour l’avenir ?

Le Maroc a échappé à une révolution, après un mouvement de contestation au début des « Printemps arabes. Mais on a quand même eu la montée en puissance du parti PJD – Parti de la Justice et du Développement – qui a gagné les élections législatives, en 2011 comme en 2016, ainsi que les élections municipales dans les grandes villes : c’est un parti dit « islamiste modéré », mais il reste quand même dans la même mouvance que les Frères Musulmans, et c’est le parti frère d’Ennahda en Tunisie. Cela n’est-il pas une hypothèque sur l’avenir ?

Pour Mustapha Tossa on ne doit pas le craindre, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, le contexte international a changé. L’arrivée au pouvoir des partis islamistes avait eu la bénédiction de l’administration Obama, qui y voyait un facteur de stabilisation pour le monde arabe, mais ce n’est plus le cas avec la nouvelle équipe aux États-Unis.

Ensuite, on a vu l’échec de l’exercice du pouvoir pour ces partis, en Égypte comme en Tunisie. Les islamistes marocains se sont vus forcés d’arrondir leur discours, d’autant plus qu’ils ne sont pas seuls au gouvernement. Enfin, et c’est important, ils n’ont pas l’exclusivité du pouvoir en matière religieuse, vue l’autorité du Roi qui reste le « Commandeur des croyants ».

Succès économique, mais aussi poches de pauvreté insupportables

Les indicateurs globaux pour le Maroc, PIB, inflation, sont tous positifs. Et pourtant, il subsiste des poches de pauvreté affligeantes ; les médias ont rapporté au mois de novembre un drame épouvantable près d’Essaouira, la mort de quinze femmes, asphyxiés par bousculade lors d’une distribution de produits alimentaires : que penser de ce contraste ?

Mon invité a rappelé « l’initiative de développement humain » lancée dans le Maroc pour lutter contre ces poches de pauvreté qui menacent la société marocaine d’explosion ; il a évoqué d’autres exemples de désespérance, notamment au Rif. Il a mentionné la corruption – de politiques, comme d’élites locales – comme cause de la non mise en œuvre effective des projets de développement prévus. La volonté du Roi existe, et il y a déjà eu des sanctions pour ces cas de corruption.

Pourquoi cette animosité algérienne ?

Mustapha Tossa avait évoqué, le 28 octobre dernier sur le « Times of Israël », des propos orduriers du Ministre des Affaires Étrangères algérien Abdelkader Messahel, mais sans préciser lesquels. Mon invité a précisé à notre micro que ce ministre, ainsi que le Premier ministre algérien, ont accusé la Royal Air Maroc ainsi que d’autres entreprises nationales, de se livrer au trafic de drogue ; des propos qui ont bien sûr beaucoup choqué dans le Royaume.

La compagnie aérienne a d’ailleurs porté plainte. Pour lui, la diplomatie algérienne n’a qu’une obsession, le Maroc dont on veut porter atteinte à la réputation. J’ai soulevé l’hypothèse de raisons idéologiques pour expliquer cette hostilité, mais Mustapha Tossa ne le pense pas : nous ne sommes plus à l’époque de la Guerre Froide, et il s’agit simplement d’une forme de jalousie, stupide car l’Algérie, qui est un grand pays, ne veut pas que son voisin soit debout.

Où en sont les relations avec l’Afrique ?

Mon invité évoque souvent dans ses publications, le rôle de pont du Maroc entre l’Union Européenne et l’Afrique Noire. Mais les relations n’ont pas été toujours roses, et le Royaume chérifien avait quitté l’Union Africaine – qui s’appelait à l’époque l’OUA – en 1984, suite à la reconnaissance du Polisario. Il vient d’annoncer son retour. Où en sommes-nous ?

Mustapha Tossa a rappelé la politique « de la chaise vide » initiée par Hassan II, qui finalement a été néfaste aux intérêts du Maroc. L’actuel Roi a une approche différente, considérant que l’Afrique est la véritable profondeur stratégique du pays.

Le retour du Maroc a d’ailleurs été précédé par une offensive économique, avec de très importants investissements réalisés dans les pays africains.

Cela ne plait pas à certains États, l’Algérie bien sûr mais aussi l’Afrique du Sud. Mais les liens se sont quand même développés ; et le Maroc propose maintenant une solution pour le contentieux sur l’ex-Sahara espagnol : l’autonomie.

Pourquoi le Maroc a-t-il rejoint le club très fermé des puissances spatiales ?

Mustapha Tossa avait évoqué, dans un article publié le 8 novembre dernier dans le « Times of Israël », le lancement depuis la base de Kourou d’un satellite de surveillance, construit par la France pour un montant d’un demi-milliard d’Euros : quelle va être la fonction principale de ce satellite ?

Officiellement, ce sont des objectifs civils comme le rapporte la presse marocaine. Mais, a précisé mon invité, on ne peut pas avoir à sa disposition un outil aussi puissant sans un usage militaire : surveillance des groupes terroristes, du trafic de drogue, et de tout ce qui menace en fin de compte le pays.

Pourquoi cette neutralité entre le Qatar et l’Arabie Saoudite ?

Le Maroc n’a pas voulu soutenir la démarche conjointe de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte, des Émirats Arabes Unis et du Bahreïn qui ont exigé – en appliquant un blocus pour faire pression – que Doha change de politique. Or Rabat est beaucoup plus proche, idéologiquement, de ces quatre pays que du Qatar, qui apparait par contre comme un soutien du Hamas, du Hezbollah et un complice de fait de l’Iran : qu’est-ce qui empêche une prise de position marocaine : le poids financier des Qataris ? Le poids politique du PJD ?

Mon invité ne pense pas du tout qu’il faille penser au PJD : la diplomatie du pays reste définie par le Roi, et uniquement par lui. Ensuite, le Royaume chérifien est une puissance qui n’agit pas sur ordre, comme l’ont fait de petits pays comme la Mauritanie.

C’est à la fois une question de souveraineté et d’égo. Ensuite, le Maroc veut jouer les médiateurs : le Roi s’est ainsi rendu dans le Golfe pour aller à la fois dans les Émirats Arabes Unis et au Qatar.

Je suis intervenu alors en évoquant la Tunisie, qui semble avoir clairement choisi le Qatar : pour Mustapha Tossa, c’est bien l’illustration du « bras de fer » régional, auquel la neutralité du Maroc permet d’échapper ; l’important est que les pays du Golfe restent unis.

Dernière question, les Qataris peuvent-il changer ? Mon invité a dit croire au succès des différentes médiations qui existent, française, marocaine ou régionales. Il a cité un proverbe arabe : « jamais le sang ne se transforme en eau », et il pense donc que la réconciliation est inévitable.