Le jour où les dirigeants du camp s’apercevaient qu’un homme présentait des déficiences et qu’il ne pourra plus donner le rendement voulu, il était condamné.

Je me rappelle, quand j’ai appris pour la première fois, ce que l’on faisait des corps des disparus. La nuit, quand je devais aller à la toilette, il fallait sortir dans la cour, et marcher assez loin pour arriver aux latrines. J’avais remarqué, au loin, hors du camp, une énorme cheminée qui fumait jour et nuit.

Dans le ciel, on voyait d’énormes flammes qui s’échappaient et cela m’intriguait. J’ai posé la question à des personnes du camp, en leur demandant qu’elle était cette usine qui travaille jour et nuit. D’abord, ils se sont bien moqués de moi, et après on m’a expliqué qu’on brûlait les morts, question d’hygiène…

J’ai accepté cette réponse, jusqu’au jour où j’ai appris d’autres vérités.

Quelques temps plus tard, je devins malade (c’est paradoxal, ce terme) parce que nous l’étions tous, malades et épuisés, mais au camp, ce mot prenait une autre signification.

Je me retrouvais au « revier » ou la « krankenstube ». Je ne savais plus marcher. Ce « dispensaire » était dirigé par un « docteur » qui jetait à peine un regard sur les malades et nous laissait reposer pendant quelques jours avant de nous renvoyer sur les chantiers.

Il devait, probablement, y avoir trop de malades dans le camp, parce que la décision fut prise « en haut lieu » de faire un transport avec les inutiles. Nous ne rapportions rien, et il fallait en plus nous nourrir. Je faisais partie du nouveau convoi, et chacun de nous reçu sa carte de maladies. Sur la mienne, j’ai pu déchiffrer les termes suivants : A.K.S (Algemeine KoerperSchwehung) affaiblissement général, scorbut, mains et pieds gelés.

Les doigts gelés provenaient du fait que je portais les rails à mains nues, et par le froid (parfois jusqu’à du –38 degrés) je restais collé au métal. Pour éviter de les écraser, au moment du dépôt, je les arrachais littéralement, et des lambeaux de chair adhéraient aux rails.

Pendant tout l’hiver, mes doigts étaient des plaies purulentes. La peau se refermait légèrement et régulièrement je pressais mes doigts pour en extraire le pus.

Le froid m’a fait plus de mal que la faim, et j’en ai été marqué pour la vie. Encore actuellement, dès que je ressens le vent du Nord sur mon visage, et que la température descend, je suis mal dans ma peau. Les images de « là-bas » surgissent à mon esprit, c’est plus fort que moi, tout mon être revit ces moments du passé.

Pourtant, les conditions de vie de maintenant, n’ont aucune ressemblance avec ce que j’ai vécu pendant ma déportation. Je suis habillé en conséquence du temps, avec des vêtements chauds, des gants en fourrure, bref, tout ce qu’il faut en pareille circonstance et, malgré tout, un froid intérieur me glace le corps, et je dois chercher un refuge pour me réchauffer.

Que d’astuces déployées au camp, contre cette calamité : Le froid ! Dormir toute la nuit avec une petite couverture pour deux ou trois hommes, dans des baraques froides, aux fenêtres ouvertes ne nous réchauffaient pas. Se laver, le matin avec de l’eau glacée et partir au chantier sans rien de chaud dans le corps, n’était pas un bon départ de journée.

Au début, j’étais novice, je n’avais aucune expérience. Ma maman, n’était pas là, pour me dire de mettre mon écharpe. Après, j’ai commencé à ouvrir les yeux, et je me suis mis à imiter mes camarades dans leurs manières d’agir.

Je mettais, devant sur ma poitrine, des feuilles de papier Kraft provenant des sacs de ciment du chantier. Je bourrais mes chaussures avec de la paille prise dans ma paillasse. Certains d’entre nous, coupaient des morceaux de couvertures (strictement interdit), pour se confectionner, grossièrement, des moufles, qu’ils faisaient tenir avec une ficelle, autour du cou. Moi, je n’ai jamais osé faire une chose pareille ! Bref, on appliquait le système D. dans toute sa splendeur !

Au travail, j’essuyais, automatiquement, d’un revers de ma manche, mon nez, pour enlever les stalactites qui s’y formaient. Quand, on faisait pipi, l’urine, en arrivant au sol, gelait sur place ! Mes mains gelées, avaient toutes les peines du monde pour tenir une pelle ou la pioche, qui m’échappait tout le temps de mes doigts raides.

De temps en temps, je demandais aux gardes qui nous surveillaient, la permission de « austretten » (autorisation de quitter le travail) pour aller faire un besoin naturel.

La cabane, rudimentaire, qui servait de W.C avait une porte sans fermeture. Je m’y installais, assis, recroquevillé sur moi-même, sans me dévêtir, et je glissais mes mains, en croix sur ma poitrine, sous mes aisselles, pour retrouver un peu de chaleur de mon corps, déjà bien refroidi. Quelques minutes de bonheur volé !

Il fallait surtout ne pas se faire pincer, dans cette position, par un garde, qui pouvait surgir à tout moment et ouvrir la porte. Le fait de rappeler ces souvenirs m’envahit d’une froideur intérieure…

En tout cas, j’étais un bon  » client  » pour le transport. On se débarrassait de nous parce que nous n’étions plus de la bonne marchandise. Torture morale, et terrible anxiété dans nos rangs. Je savais qu’on « liquidait » les improductifs, mais que faire ? Il fallait partir, je n’avais pas le choix.
On nous confisqua, au moment du départ ,les quelques objets restants en notre possession, et…cela confirmait nos appréhensions et notre destination.