Le 1er mars a marqué pour les Chrétiens le début du Carême, période de quarante jours qui les mènera jusqu’à leurs Pâques, les 16 et 17 avril prochains. Ces journées mises à part dans le calendrier liturgique des églises correspondent au rappel des derniers jours de Jésus avant sa crucifixion puis sa résurrection.

Journées marquées par des restrictions alimentaires et des prières particulières en raison des souffrances endurées par celui en qui certains ont vu le messie de la Bible, tandis que d’autres l’appelaient par dérision « roi des Juifs » et le condamnaient à une mort affreuse.

Le mot carême provient de la contraction du mot latin quadragesima, qui signifie « quarantième ». Les quarante jours (les dimanches étant exclus) trouvent leur source dans les quarante jours passés par Jésus au désert entre son baptême et le début de sa vie publique, lors desquels il fut tenté par Satan d’après les Évangiles.

Le Carême est non seulement une période de restrictions alimentaires (viandes, nombre des repas quotidiens), mais aussi et surtout un temps de méditation, de prière et de charité au cours duquel le Chrétien croyant et pratiquant s’efforce de s’améliorer en évoquant la passion de Jésus et son heureux dénouement par sa résurrection, symbole d’un renouveau moral toujours possible.

Il n’est pas inintéressant de mettre en parallèle le Carême chrétien et la période liturgique dans laquelle nous, Juifs, nous trouvons également. Cette dernière a commencé lors du shabbath Mishpatim où nous avons entamé une série de quatre shabbath « distingués » en vue de préparer Pessah, notre Pâque.

Ces shabbath portent respectivement les noms de Shekalim, Zakhor, Parah, et Hah’odesh. Ils comprennent une lecture de la Torah particulière qui ne se substitue pas à la lecture de la semaine, mais l’accompagne. La fonction de ces quatre shabbath qui aboutissent à Pâque était, du temps où le Temple de Jérusalem existait, de préparer l’édifice à la plus sainte journée de l’année, Pessah.

On appelait tous les fidèles à s’acquitter de leur quote-part pour l’entretien du Temple, le demi-sicle (shékel), à se souvenir (zakhor), à la veille de la fête de Pourim, de la cruauté d’Amalek qui voulut exterminer les Hébreux au sortir de l’Egypte, à préparer les eaux lustrales destinées à purifier le Temple, ces eaux confectionnées à partir des cendres d’une vache rousse (parah), enfin à se préparer eux-mêmes et leurs maisons à la célébration de la pâque à partir du 1er Nissane (hah’odesh).

Il est évident que de nos jours, l’actualité de ces quatre moments spéciaux s’est perdue du fait de la destruction et de la non-reconstruction du Temple de Jérusalem. Toutefois, nos décisionnaires ont préféré conserver cette partie de notre calendrier liturgique qui nous place dans l’atmosphère fébrile de l’approche de ce grand rendez-vous annuel qu’est Pessah.

Dès le lendemain de Pourim, nous devons commencer la recherche implacable de tout h’ametz, ferment, de nos demeures. Et, comme pour le Carême chrétien, s’ajoute à ce rituel pratique auquel s’attèle toute la famille une symbolique très forte. Le h’ametz, en effet, n’est pas que les miettes de pain éparses dans nos maisons, mais aussi (et surtout) tout le ferment que peut emmagasiner notre personne au cours de l’année écoulée.

Ainsi cheminons-nous ensemble, Juifs et Chrétiens, vers une commune spiritualité. Certes, les célébrations n’ont pas la même origine, les rites et pratiques non plus, mais en fin de compte, l’important n’est-il pas le but que nous nous fixons, celui d’extirper de nos êtres les racines du mal pour apprendre à mieux agir ?

Il est essentiel, pour les Chrétiens, qu’ils sachent les origines juives de leurs fêtes et que leurs responsables religieux le leur rappellent sans cesse. Ainsi pour Pâques, leur marteler inlassablement que Jésus est né et a vécu en Juif, qu’il est mort parce que juif et que les Romains avaient inscrit sur sa croix (encore une fois, par dérision) INRI, Jesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm généralement traduit par : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ». 

Leur rappeler aussi que son dernier repas avec ses disciples, la fameuse Cène, n’était autre que le séder de Pessah puisque, comme l’attestent les Évangiles, c’est à la veille de la Pâque qu’il fut arrêté.

Mais il n’est pas moins essentiel, pour les Juifs, qu’ils connaissent la signification des fêtes chrétiennes au rythme desquelles le calendrier grégorien les fait vivre. Il est important, et qu’ils en connaissent les sources juives, et qu’ils en respectent les traditions et symboles que le christianisme y a surajoutés.

Il n’est évidemment pas question de syncrétisme, mais d’un approfondissement de la connaissance mutuelle des uns et des autres. Des siècles ont opposé Juifs et Chrétiens, pourtant ancrés les uns et les autres dans le même texte fondamental de la Bible hébraïque, le Tanakh.

Il est grand temps (et les églises ont commencé de le faire dès 1964 avec Vatican II) qu’une parole commune surgisse du dialogue entamé. Il ne faut pas que les Juifs restent sourds ou aveugles aux appels répétés de leurs frères chrétiens.

Je voudrais terminer par une anecdote personnelle, moi l’ancien enfant caché avec ma petite sœur dans une famille protestante de Besançon. L’un des membres de notre famille de Justes, un monsieur âgé de 90 ans, à chaque fois qu’il m’écrit par mail, signe : ton petit frère, Jean-Paul.

Comme je m’en étonnais et m’en amusais, il m’a dit : vous Juifs êtes nos grands frères dans la foi ! Je lui suis reconnaissant de cette… reconnaissance. J’adore cette fraternité qui est encore bien au-delà des liens du sang. J’espère, en tenant ces propos, ne pas vous sembler trop « bisounours », juste assez naïf et idéaliste pour croire sincèrement que le jour viendra où ces liens régiront les rapports entre tous les humains.

Mais il faudrait peut-être accélérer un peu la machine car, pour emprunter au regretté Arnold Mandel le titre d’un de ses livres, il me semble bien que « Le messie est en retard » !