Dans un petit livre de 80 pages au vrai format de poche (10×15,5cm) le poète Hayim Na’hman Bialik (1873 – 1934), nous propose 80 ans après sa mort une méditation en l’honneur du Talmud de cinquante petites pages composées en hébreu et publiées voici exactement un siècle à Odessa, Halakha et Aggada (éd. de l’Eclat/éclats, traduit et annoté par Jean Getzel).

Né à Rady en Wolhonie, monté en Palestine, à Tel Aviv en 1924, où il repose aujourd’hui, Bialik, le père de la poésie et de la littérature hébraïque moderne, est mort à Vienne.

Jean Getzel, le maître d’œuvre de l’édition toute intime que voici, nous apprend que c’est grâce à l’intervention de Gorki auprès de Lénine, en 1921, qu Bialik et d’autres écrivains juifs purent quitter l’URSS pour l’Allemagne.

« Bialik est reconnu comme l’une des voix, sinon la voix, de la renaissance littéraire hébraïque » écrit Jean Getzel dans sa postface. Dans ce texte, pour le moins surprenant, un poète juif capital se met à défendre la partie du Talmud la plus austère, la plus « stricte et dure comme l’acier : c’est l’attribut de la rigueur », par rapport à la Aggada, « indulgente et plus douce que l’huile : c’est l’attribut de la compassion ».

50 pages, dis-je, pour parler du Talmud, qui est composé de 63 traités, 524 chapitres, répartis en une vingtaine de volumes, comportant en tout autour de 6 000 pages. L’un des chefs-d’œuvre de l’humanité au même titre que la Bible ou Torah pour les Juifs, comparable aux Upanishad, trésor de la littérature sacrée hindoue, au Tripitaka, ou Trois corbeilles, le corpus du canon bouddhique, aux Pères de l’Eglise, ou aux Hadith de Mahomet dans l’islam.

Le Talmud est une véritable encyclopédie écrite entre le IIIe et le VIe siècle de notre ère, qui n’a pas d’équivalent dans les textes sacrés, dont la Mishna, la partie des lois fut écrite aux alentours du IIe siècle après la destruction du Temple (70, sous Titus) sous l’impulsion de Rabbi Yehuda Ha-Nassi.

Les commentaires de la Mishna, que constitue la Gemara, furent rédigés autour du Ve siècle. Les textes liés aux lois et aux pratiques religieuses relèvent de la Halakha, les récits homilétiques constituent la Aggada.

Il faut aussi rappeler que le Talmud ne devait pas être écrit mais que Yehuda Ha-Nassi, ne craignant qu’il ne se perde, prit la décision d’en rédiger la partie établie de son vivant, soit la Mishna.

Le plaidoyer de Bialik en faveur de la Halakha est superbe et convainquant. On ne crée pas une société, une culture, une civilisation uniquement par la compassion et la douceur.

Il y faut avant tout la force de la loi, la force d’une constitution, d’un code civil, législatif, indispensable à sa viabilité. Aujourd’hui dans le monde entier, dans chaque communauté juive, est étudiée à la fois la Mishna (Halakha) et la Gemara (ou Aggada).

Naguère, j’ai eu deux maîtres en matière d’études et de Talmud, Emmanuel Levinas et Emerich Deutsch, puis j’ai suivi vingt ans durant les conférences talmudiques d’Elie Wiesel, mon ami de trente ans, qui était aussi un maître. Levinas surtout et André Neher avaient marqué le retour des études juives dans la France de l’après-guerre – de l’après Shoah – avec Manitou.

Or, Levinas et Emeric Deutsch et Elie Wiesel enseignaient d’abord la Aggada, même si dans ses célèbres Lectures talmudiques (éd. de Minuit, 5 vol.) du colloque des Intellectuels juifs de langue française, Levinas commençait par la mishna toujours première, pour s’en détacher rapidement.

Je ne pense pas que Bialik le lui aurait reproché. Leur maître à Wiesel et Levinas dans la France des années 1948-1950, fut l’inclassable rav Chouchani. Ce que veut signifier Bialik c’est que pour bien comprendre et commenter la Aggada, il faut bien comprendre et commenter la Halakha.

C’est un peu comme si un avocat ne connaissait que la jurisprudence et non la loi elle-même ou comme si un médecin ne connaissait que la médecine clinique et non pas la théorie et les lois de la biologie moléculaire et de la biochimie.

Bialik écrit dans son livre :

« Toutes les halakhot ne se ressemblent pas ; elles n’ont pas toutes la même vitalité. L’une restera stérile et improductive, tandis qu’une autre fructifiera abondamment. […] En règle générale, tant qu’une forme de vie est en processus de création, elle conserve la signification originelle de son créateur. Une fois sa création terminée et qu’elle devient chose publique, elle se transforme immédiatement en récipient, c’est alors que chacun lui donne la signification qu’il désire et l’utilise comme bon lui semble. Tout dépend de l’esprit de celui qui le trouve : s’il y dépose de l’or, on y trouvera de l’or. S’il y dépose de la poussière, on y trouvera de la poussière. On peut aussi ne rien y déposer, c’est alors qu’il rouillera. » (p.37-38)

Quelle noble leçon politique en cette période si déchirée.

La puissance synthétique de Bialik est de faire comprendre aux moins savants d’entre ses lecteurs, l’inépuisable génie de la tradition talmudique, constitutif de la pérennité d’Israël depuis 2 000 ans.

Un dernier mot de Bialik, qui résume si bien la parole, que l’on peut comparer à une lettre qui aurait mis un siècle à nous parvenir, parole de poète, de créateur de mondes, de langage, mais aussi parole d’homme de science des textes.

« L’art véritable, pas celui de ceux dont le but est l’intérêt, ou la couronne de vaine gloriole des sots ivres d’eux-mêmes, cet art est comme l’étude de la Torah : on ne la trouve que parmi ceux qui meurent pour elle, afin de donner la vie. Ce qui compte, c’est la relation vitale de l’homme envers les formes de vie à laquelle il fait face. »

Cet enseignement est aussi valable en politique qu’en sciences, qu’en art, que dans le combat pour l’humain – que dans l’idéal de sainteté que prônait Levinas dans sa philosophie depuis Autrement qu’être ou au-delà de l’essence.

Tel fut, tel est toujours l’enseignement de ce poète magistral, dont l’amour qu’il portait au Talmud et à la Torah était pour lui un chemin obligé vers le divin, qui s’ancre d’abord dans la temporalité, dans un Etat juste et dans la responsabilité des humains les uns par rapport aux autres – et avant tout pour les migrants, les exilés menacés de mort dans leur pays.

Tel est l’enseignement cardinal de la Torah de Vie.