Les Éditions Calmann-Lévy viennent de publier le Journal du camp de Vittel de Yitzhak Katzenelson, journal qui met au jour un camp d’internement protéiforme de la Seconde Guerre mondiale, encore trop méconnu, le camp de Vittel. Ce camp d’internement fera l’objet d’un colloque, en juin 2017, à Vittel, qui fera le point sur les connaissances historiques, les traversées littéraires et les figures héroïques du camp.

Cette publication et cette traduction de Claire Darmon mettent de nouveau en exergue l’œuvre d’un auteur dont on n’a pas pris la mesure, parce que sa fulgurance, au sein de la catastrophe, a traversé le temps sans s’y inscrire.

En France, la traduction de son œuvre majeure, Le chant du peuple juif assassiné, est relativement récente, puisqu’elle date de 2007. Le Journal du camp de Vittel témoigne d’abord d’une philosophie du témoignage, de l’impossibilité de raconter par le journal, par le langage commun, au sein même de la destruction du ghetto de Varsovie.

Originaire de Lodz, Katzenelson se réfugie à Varsovie, après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, avec sa famille. Il rejoint les 500 000 Juifs qui seront enfermés dans le ghetto de Varsovie.

Dans une Europe où le Juif n’intéresse personne, devient celui qu’il faut éliminer et que personne ne protège, Katzenelson écrit : « Comme je l’ai mentionné, il était interdit d’utiliser le mot « ghetto » parce qu’ils redoutaient l’opinion publique de l’étranger (…) Il était évident qu’à l’étranger on savait déjà… c’était tout simple…

« Nos craintes étaient sans fondement ! » proclamèrent les principaux assassins allemands qui avaient réintroduit le mot « ghetto ». Ils avaient d’abord craint le qu’en dira-t-on de l’étranger mais, à l’étranger, personne ne dit rien !… »

Corrélativement, l’impossibilité de dire a pour rendu émotif le désespoir, la déréliction sans remède :

« Je ne peux pas écrire. C’est impossible de décrire ces horreurs qui dépassent tout ce qu’on a connu dans l’histoire de l’humanité. Il n’existe pas de mots pour les décrire ; ils n’ont pas encore été créés. »

Dès son arrivée, le 22 mai 1943, Katzenelson fait état de cette impossibilité. Il passe ensuite deux mois sans écrire dans son Journal : « J’ai interrompu mon Journal de peur de devenir fou ou de me suicider. »

Il décide alors de composer une pièce de théâtre, Hannibal, qui évoque la Judée. Mais la pièce ne lui épargne guère les accès de folie. Sa femme, Hannah, et deux de ses trois enfants, Benjamin et Ben Zion, ont été déportés à Treblinka.

Écrire, pour Katzenelson, c’est se confronter à la possibilité perpétuelle de la démence et en même temps se confronter à la finitude du langage pour décrire la destruction, prendre la mesure d’une impossibilité qu’il faut dépasser.

Loin de traverser ces journées vittelloises, ce qui est présenté comme un journal bute donc sur la difficulté récurrente de rendre compte de la vie, de la survie et des assassinats du ghetto de Varsovie, pour retracer enfin la destruction du ghetto.

L’attaque du 6 septembre 1942, la plus virulente, fit plusieurs milliers d’assassinats, dans la rue Mila et le voisinage, et plus de 100 000 déportations à Treblinka. Elle marqua profondément Katzenelson, de sorte que l’auteur y revient sempiternellement comme si l’approche était à la fois nécessaire et impossible.

Au cours de cette attaque, dont le souvenir fait sombrer Katzenelson dans la folie, il parvient, grâce à son ami Guzik, à se cacher dans la partie aryenne de la ville, dans la rue Groyecka, à l’intérieur d’une cave, avec quelques autres protégés, dont l’historien Emmanuel Ringelblum.

En janvier 1943, Katzenelson participe à la première tentative de soulèvement du ghetto. Pendant cette cache, avec le soutien de la résistance juive, les Khalutzim, qui souhaite sauver le poète, il se procure, pour lui et son fils Zvi, des passeports du Honduras.

Le 7 mars 1943, un informateur dénonce l’endroit. Tous les occupants sont arrêtés et détenus dans la prison de Pawiak. C’est dans cette prison que les autorités allemandes décident, dès juillet 1942, d’enfermer tous les détenteurs de passeports latino-américains, dans le but de les « protéger » (sic) des assassinats, organisés ou sauvages, et des déportations de masse.

L’information se répand dans le ghetto. Tous les Juifs dotés d’un passeport latino-américain peuvent servir de monnaie d’échange. Deux mille Juifs sortent de l’endroit où ils se cachent. Les Allemands se servent de cette information pour les piéger. Le trafic des faux passeports se développe.

Après des mois de vérification, plus de deux cents Juifs, détenteurs de passeports, dont Yitzhak et Zvi Katzenelson, sont déportés à Vittel en deux convois, en janvier et mai 1943, dans l’espoir d’un départ prochain en Amérique du Sud.

Simultanément, une partie des détenteurs de passeports, celle qu’on refuse au départ, est assassinée dans la cour de la prison (environ quatre cents Juifs). Entre les deux convois a lieu l’insurrection de Varsovie du 19 avril 1943. Parmi les deux mille Juifs, mille quatre cents Juifs seront déportés à Bergen-Belsen, puis à Auschwitz pour être gazés.

Libération du camp Bergen-Belsen 1945

Libération du camp Bergen-Belsen 1945

Katzenelson et son fils arrivent à Vittel par le second convoi. Écrire, c’est la seule chose qui reste du monde, qui reste pour monde, qui fait substituer le monde contre l’immonde en dépit du danger de la folie. Le mot est ce qui tient le monde.

Katzenelson passe par l’invective, l’insulte, crie à la vengeance. Les mots sont parfois des défouloirs, mais ils sont ce qui reste du monde. Devant la collaboration du Judenrat à la destruction des Juifs de Varsovie, l’intransigeance, qu’il gardera dans sa poésie du Chant du Peuple juif assassiné, n’est pas sans rappeler le jugement extrêmement sévère, porté par Hannah Arendt, lors du procès Eichmann de 1961.

« Six mille Juifs par jour ! Les dirigeants de la Communauté signèrent l’ordre. C’était en fait une condamnation à mort pour les cinq cent mille Juifs de Varsovie « Préparez-vous à mourir. Vous partirez tous ensemble, jeunes, vieux et même les petits enfants ! » Le deuxième et le troisième jour, les autorités des meurtriers portèrent le quota à dix mille par jours ! Là, pour la première fois au cours de sa présidence, Czerniakow fut littéralement stupéfait… Alors, dans son bureau du Conseil communautaire, assis au fauteuil présidentiel, il avala du poison, mettant ainsi fin à ses jours. Ses collègues du Conseil, sidérés et épouvantés, se réunirent dans la salle du Conseil où, sous la présidence du mort, ils tinrent leur séance. Elle dura plusieurs heures au cours desquelles le président demeura assis dans son fauteuil dans un vrai silence de mort. Assis autour de la table, ils parlèrent à mi-voix, enviant le président, mais n’ayant pas le courage de suivre son exemple… Dès lors, ils transportèrent chaque jour dix mille personnes, voire davantage à Treblinka. »

Six mille Juifs par jour !

Va-et-vient de la rage au désespoir, Katzenelson est conscient d’être au faîte de son talent alors que sa famille est détruite. Remarquablement informé, il évoque déjà, dès 1943, le chiffre de 6 millions et parle de « vapeur bouillante » qui détruit le peuple juif, celui qu’on ne peut plus voir qu’à travers une larme.

Sioniste convaincu, ce qui vaut une critique de l’assimilation, Katzenelson répète le nom juif pour mieux conjurer la destruction, faire en sorte qu’elle ne touche pas la parole, le nom.

C’est sans aucun doute le fil d’Ariane du Journal : faire en sorte que la parole surgisse au cœur de la déchirure la plus totale, non pas simplement hurler au sein du néant, mais faire sens, malgré tout, contre tout, y compris contre Dieu, ce qui n’est pas une mince affaire pour le Juif de l’étude qu’est Katzenelson. Tenir le Verbe contre son abandon.

Pourtant, il n’empêche que l’essence, le style du Journal semble buter sur l’énormité du fait. Représenter la Shoah n’est pas la raconter dans le détail et l’ignominie paroxystique des faits, mais la rendre présente. Ce n’est pas la décrire mais la transfigurer.

Bien plus tard, Claude Lanzmann dira à Raul Hilberg que pour décrire la Shoah, il aura fallu une œuvre d’art.

Claude Lanzmann (Crédit : CC BY-SA 3.0)

Claude Lanzmann (Crédit : CC BY-SA 3.0)

Cette intuition intellectuelle produira le passage du Journal du camp de Vittel au Chant du peuple juif assassiné, véritable chef d’œuvre poétique de la catastrophe, oxymore de l’acte de création dans la destruction, coexistence des contraires. Katzenelson montre alors que l’événement n’est pas seulement historique mais, au-delà d’une philosophie du témoignage, repose, progressivement et avec de plus en plus d’urgence, la question de l’Être.

En témoigne le passage de la rue Mila, lieu d’ignominies de septembre 1942, dans le Journal et dans le Chant du peuple juif assassiné : « Dieu et la rue Mila… Belle union sacrée ! ».

Le Journal du camp de Vittel s’achève d’ailleurs par un poème qui symbolise ce travail sur cette poétique du dire, du récit à sa transfiguration littéraire.

J’ai fait un rêve
terrifiant
Mon peuple n’est plus, mon peuple
a disparu
J’ai bondi dans un cri :
Ah ! Ah !
Ce dont j’ai rêvé,
m’est advenu !
Dieu dans les hauteurs !
J’invoque tremblant :
au nom de quoi et pourquoi
mon peuple est-il mort ?
Au nom de quoi
est-il mort en vain ?
Non à la guerre,
non au combat.
Des jeunes gens, des vieillards,
des femmes, et des enfants aussi
ne sont plus, ne sont plus.
Frappez des mains !
Ainsi pleurerai-je dans mon deuil,
et le jour, et la nuit.
Au nom de quoi, Seigneur,
pourquoi, Dieu ?

Le passage de l’hébreu du Journal au yiddish du Chant est tout à fait signifiant. Comme l’écrit Rachel Ertel dans la postface de la version française du Chant du peuple juif assassiné : « Ses deux langues d’écriture, le yiddish et l’hébreu, avaient un statut différent pour Katzenelson. Il est clair que, pour lui, Le Livre des Lamentations contemporain sur la disparition des Juifs d’Europe ne pouvait être conçu dans une autre langue que celle qui était assassinée en même temps que ses locuteurs. »

A Vittel, on tenta de sauver les Juifs de Pologne et de Belgique. Les prisonnières anglaises, Sofka Skipwith et Madeleine White (1) détenues au camp de Vittel pour servir de monnaie d’échange contre des prisonniers allemands, ont passé des nuits à recopier, sur du papier à cigarettes, en caractère minuscule, la liste des 250 Juifs polonais par nationalité nouvelle. Elles l’ont copié à plusieurs reprises et ont roulé le papier dans du papier d’aluminium, introduit dans un tube de dentifrice ou dans une capsule, pour les faire sortir par le personnel du camp. Ces listes ont été envoyées en Suisse, à Londres, aux États-Unis et à toutes les organisations juives. L’appel au secours a été lancé et entendu.

Les papiers qui confirmeront l’acceptation des Juifs de Vittel par les pays latino-américains arriveront. Trop tard. Les convois 72, du 29 avril 1944, et 75, du 30 mai 1944, déporteront 210 Juifs polonais et belges, dont 48 enfants de moins de 14 ans, de Vittel à Drancy, puis à Auschwitz pour les gazer immédiatement. Yitzhak et Zvi Katzenelson feront partie du convoi 72 du 29 avril 1944.

Pendant les rafles de Vittel, quelques Juifs polonais ont réussi à se cacher ou à s’évader, à l’instar de Hillel Seidman, prostré dans un four à pain encore brûlant de la cave de l’hôtel Beau Site du camp de Vittel. D’autres se suicideront par empoisonnement ou défenestration.

Le 29 avril 1944, on retrouva, en France, une lettre jetée du train Drancy-Auschwitz : « ATTENTION ! ATTENTION ! On nous a trompés et menti, nous sommes en train pour Oswiecim. Notre fin est imminente, écrivez à Vittel que dans quelques jours nous sommes morts. »

Les écrits de Yitzhak Katzenelson ont été enterrés dans le parc de Vittel dans des petites bouteilles par Katzenelson et son amie Myriam Novitch, de la Résistance française, qui les déterra à la Libération. Une copie avait également été transmise en Palestine par Ruth Adler, juive palestinienne d’échange, qui réussit à atteindre la Palestine par le train Vittel-Haïfa du 29 juin 1944. Pour lutter contre le silence de mort…

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Yitzhak Katzenelson et son fils Zvi.

(1) Sofka Skipwith a été reconnue Juste parmi les Nations par Yad Vashem en 1998. Madeleine White a été reconnue Juste parmi les Nations en 2014.