« Refram bar Baba dit au nom de Rav Hisda : depuis le jour où fut détruit le Temple, le ciel ne fut plus jamais d’un bleu pur. Comme il est dit : « Je revêts les cieux d’obscurité, Et je fais d’un sac leur couverture » (Is. 50:3). (Brachot 59a)

 

Ce passage du Talmud est la première chose à laquelle j’ai pensé quand j’ai appris la terrible nouvelle. Evyatar Turgeman n’était qu’une connaissance parmi d’autres, une personne qui avait partagé avec moi les bancs de la même Yeshiva pendant deux ans, avec laquelle j’avais parfois discuté et que je saluais poliment quand on se croisait. Evyatar est l’un des 27 soldats israéliens tombés au front. L’annonce à la radio n’était plus qu’un chiffre ou un nom anonyme, elle avait un visage, un sourire, une voix, et cela la rendait terrifiante. Est-ce un hasard ? Quelques instants après cette annonce, un autre ami m’annonçait qu’il venait d’être enrôlé. Encore un parmi la dizaine d’amis plus ou moins proches qui se trouvent déjà là-bas.

 

Mais quel rapport avec ce passage du Talmud ? Il y a bien évidement le rapport temporel, alors que nous débutons les trois semaines de deuil s’étendant du 17 Tamouz jusqu’au 9 Av. Mais il y a surtout le rapport émotionnel. Le lendemain de la destruction du Temple et de la ruine de Jérusalem, le ciel était probablement du bleu pur que connait la Judée durant les mois d’été. Mais pour les juifs de l’époque, il était définitivement obscur, sans horizon, sans espoir.

C’est de cette couleur terne qu’est mon ciel de Jérusalem depuis déjà un mois. Au moment de l’enterrement dEvyatar, il était devenu totalement opaque et noir. De catastrophe en catastrophe, nous avons l’impression que cet azur pur est à jamais perdu. Des dizaines de soldats israéliens et des centaines de palestiniens morts s’ajoutent au mur de haine et de douleur qui rend l’avenir des deux camps bien obscur. La haine gratuite avait détruit le Temple, elle ronge aujourd’hui la société israélienne et n’est qu’accentuée par le poids des êtres aimés et disparus.

 L’Etat d’Israël se basera sur les principes de Liberté, Justice et Paix selon la vision des prophètes d’Israël (Déclaration d’indépendance)

Mais dans un second temps, je me souviens que le projet sioniste avait justement pour but de rendre au ciel son éclat. L’azur qui orne le drapeau apportait un peu d’espoir dans la noirceur de l’exil du début du 20e siècle, il promettait aux rescapés des pogromes, des persécutions et de la Shoah une société Juste et belle. L’Etat d’Israël se basera sur les principes de Liberté, Justice et Paix selon la vision des prophètes d’Israël, disait la déclaration d’indépendance de l’État Hébreu. Sans Paix depuis 60 ans, avec un système judiciaire parfois contesté et s’enfermant derrières des frontières toujours plus opaques pour se protéger de ses ennemis alors que Herzl, le visionnaire du sionisme, prévoyait un état démilitarisé, nous sommes en droit de nous demander si le sionisme a échoué. Où est cette société idéale que nous promettaient les pères du sionisme ?

Et pourtant, je ne doute pas un instant que le sionisme n’a pas échoué. Le sionisme a accompli l’une des merveilles du monde, il a ressuscité un peuple, une terre, une langue. Il a réuni deux mille ans d’exil sous la même bannière, créant un multiculturalisme qui n’a pas d’égal, il a créé une société florissante, et tout ça en seulement 60 ans. 60 ans pour faire refleurir le désert, pour accueillir une immigration massive, pour obtenir plusieurs prix Nobel et pour se hisser au rang de pays développé et riche.

Mais le sionisme ne fait que commencer. C’est ce que chaque soldat tombé au front nous rappel. Le monde occidental rejoint l’extrême-droite juive pour voir dans le sionisme un projet colonialiste et sanguinaire. Quiconque connait les textes fondateurs du sionisme sait que ce dernier est un humanisme. Le projet sioniste, c’est celui d’un monde meilleur pour l’humanité entière, ce que Ben Gourion surnommait dans les mots bibliques « La lueur des nations ». Le projet sioniste, c’est un état d’Israël mais aussi un monde entier démilitarisé. C’est une société juste, libre et pacifique.

Voilà ce qu’a fait ressurgir le décès tragique d’Evyatar. Tout d’abord, beaucoup de reconnaissance envers lui et envers ces générations de personnes s’étant sacrifiées pour qu’Israël soit une société allant de l’avant. Mais aussi un grand devoir, le devoir de continuer le projet social du sionisme et de ne pas nous arrêter tant que le ciel ne sera pas d’un bleu éclatant, l’azur d’une société Juste, Libre et en Paix.

Est-ce réaliste ? Est-ce accessible ? Après l’enterrement j’ai vu un autre ami de la Yeshiva ayant reçu une autorisation de quelques heures pour quitter Gaza et venir dire Adieu à son ami. Il était épuisé et désespéré. Après une courte conversation et quelques accolades il finit par me dire qu’il ne voyait aucune issue. Son ami était mort, le Hamas ne s’arrêtera pas sans avoir détruit Israël, Israël ne s’arrêtera pas sans avoir détruit le Hamas. Sur la route, bien des morts inutiles. Alors je lui ai rappel les paroles du fondateur du Sionisme. « A Bale, j’ai fondé l’État juif… Si je le disais à voix haute les gens en riraient ouvertement. Mais dans cinq ans, ou dans maximum 50 ans, tout le monde admettra cela » (Herzl, 1897). Son grand-père rescapé des camps s’imaginait-il en 1944 à Auschwitz que quatre ans plus tard son peuple aurait un état, une armée le défendant ? Alors nous, qui vivons dans une situation tellement meilleure que celle de deux mille années d’exil juif, pourquoi ne croirions nous pas que l’avenir sera meilleur ? Peut-être que l’idée d’un Israël vivant en paix et sans guerre semble tellement lointaine qu’elle fera rire les lecteurs cyniques. Moi je reste convaincu que si nous le voulons, ça ne sera pas une légende. En tout cas, nous n’avons d’autre choix que d’essayer sans relâche.

יהי זכרו ברוך