Quand les omissions en disent autant que les mots

Le discours d’Emmanuel Macron à l’ONU sur le Moyen-Orient mérite d’être lu avec attention, non seulement pour ce qu’il dit, mais aussi pour ce qu’il ne dit plus. La position officielle de la France reste connue : sécurité d’Israël, solution à deux États, souveraineté palestinienne et respect du droit international. Pourtant, le discours du 22 septembre 2026 donne l’impression d’un déplacement. La doctrine affichée reste la même, mais le récit change.
Le passage le plus étonnant concerne la Cisjordanie. Emmanuel Macron affirme que « le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie ». Cette phrase est factuellement fausse. Le Hamas ne gouverne pas la Cisjordanie, mais il y possède depuis longtemps des réseaux et y a mené des attaques. Face aux réactions israéliennes, une source diplomatique française a d’ailleurs expliqué que le président voulait dire que le Hamas ne gouvernait pas la Cisjordanie. Ce n’est pas la même chose.
Faut-il y voir une simple erreur ? C’est possible. Mais dans un discours préparé pour l’ONU, cette erreur pose question. Était-ce une simplification maladroite destinée à renforcer la démonstration française sur la colonisation et la souveraineté palestinienne ? Était-ce aussi une phrase pensée pour une opinion publique française très divisée sur Gaza et Israël ? Rien ne permet d’affirmer cette seconde hypothèse comme un fait. Mais la question peut être posée, car un discours international s’adresse rarement uniquement à l’étranger.
Un autre élément est peut-être encore plus significatif : l’absence du 7-Octobre et des otages. Dans son discours de 2025, Emmanuel Macron avait longuement rappelé l’attaque du 7 octobre 2023, les victimes israéliennes, les personnes enlevées et l’exigence de libération des otages. Un an plus tard, dans son passage consacré au Proche-Orient, ces références ont disparu.
Cette absence ne signifie évidemment pas que la France nie le 7-Octobre ou qu’elle aurait cessé de condamner le Hamas. Mais elle modifie la construction du discours. En 2025, le récit commençait par le traumatisme israélien avant d’aborder Gaza et la nécessité d’une solution politique. En 2026, le centre de gravité est différent : Gaza, la Cisjordanie, les droits palestiniens, les violations imputées à Israël, puis la sécurité israélienne.
C’est ici que se trouve l’ambiguïté française.
E. Macron réaffirme clairement son attachement à l’existence et à la sécurité d’Israël. Officiellement, il n’y a donc pas de rupture. Mais dans le même temps, l’essentiel de la pression politique et morale de ce passage porte sur Israël. La France dit toujours : « nous sommes attachés à votre sécurité », tout en expliquant de plus en plus que la politique israélienne affaiblit elle-même cette sécurité.
On peut donc parler moins d’un changement de doctrine que d’un changement de tonalité et de priorité. La France continue d’afficher l’équilibre traditionnel entre Israël et les Palestiniens, mais son discours devient nettement plus critique envers le gouvernement israélien.
Et ce message ne vise pas seulement Jérusalem.
Lorsque le president Macron déclare que « certains se flattent d’une paix prétendue » à Gaza, alors que les voies humanitaires ne sont toujours pas réellement rouvertes selon lui, il conteste aussi le récit américain. Paris répond en substance : on ne peut pas appeler paix une situation dans laquelle la question humanitaire et politique reste non réglée.
C’est une divergence importante. Israël est critiqué sur sa manière de rechercher sa sécurité ; les États-Unis le sont sur leur manière de définir la paix.
Le discours du président français devient alors plus lisible. La France veut défendre une ligne propre : souveraineté des États, droit international, deux États pour Israéliens et Palestiniens, refus d’une paix uniquement fondée sur le rapport de force.
Mais le problème réside dans la manière de la présenter.
Lorsque le 7-Octobre disparaît du récit, lorsque les otages ne sont plus mentionnés, lorsque le rôle du Hamas en Cisjordanie est nié par une formule erronée et lorsque la critique d’Israël devient centrale, l’impression d’équilibre devient plus difficile à maintenir.
C’est peut-être là le vrai enseignement du discours.
La France affirme que sa position n’a pas changé. Formellement, c’est vrai. Elle continue de défendre la sécurité d’Israël et une solution à deux États. Mais en diplomatie, les mots comptent, les priorités comptent et les silences aussi.
Or les silences du discours de 2026 ne sont pas ceux de 2025.
La question n’est donc pas de savoir si la France est « contre Israël ». Ce serait trop simple. La question est de savoir si, sous couvert de continuité diplomatique, Paris n’est pas en train de déplacer progressivement son centre de gravité au Moyen-Orient : toujours officiellement attaché à Israël, mais de plus en plus critique à son égard, et désormais prêt à contester aussi directement le récit américain sur Gaza.
