C’est sur la télévision arabe qu’il fallait être branché ce mardi soir pour apprendre la mise en place d’un cessez-le-feu illimité entre Israël et le Hamas.

En voyant les scènes de liesse dans les rues de Gaza, les Israéliens ont découvert que les combats étaient terminés. En écoutant la déclaration de Mahmoud Abbas, ils ont compris que les Gazaouis avaient obtenu une levée partielle du blocus. Et s’il leur fallait encore se convaincre que cette énième trêve était bien là, que c’était la bonne, il leur suffisait d’attendre un peu pour voir les leaders du Hamas, sortis des bunkers où ils s’étaient cachés 50 jours durant, défiler en vainqueurs dans Gaza, sous les cris d’Allahu Akbar, et toujours devant les caméras de la télévision arabe.

D’Israël, rien n’est venu. Pas une annonce du Cabinet, pas un signe de l’état-major ni du ministère de la Défense. Pas un mot du Premier ministre.

Invité sur la chaîne de télévision 10, le chef de l’opposition, le député travailliste Isaac Herzog, avoua mi-gêné, mi-vexé, qu’il avait appris la signature de l’accord par un message privé lui annonçant que quelqu’un, en Egypte, avait eu vent que les négociateurs du Caire étaient peut-être parvenus à un résultat et qu’il y aurait un cessez-le-feu, sans doute le soir même. Silence embarrassé sur le plateau.

Au Conseil régional d’Eshkol, l’un des endroits les plus exposés aux tirs de roquettes à la frontière avec la bande de Gaza, le chef du Conseil régional laissa échapper ses craintes : Comment croire le Hamas ? Est-ce vraiment la fin de la guerre alors que deux habitants viennent tout juste de périr sous des tirs d’obus de mortier ? Les attaques ne vont-elles pas reprendre dans une heure, dans un jour, dans une semaine quand les enfants rentreront en classe ?

A ce moment, alors que l’interview se prolongeait face caméra, l’écran de télévision se scinda en deux et soudain apparut l’image des foules en liesse dans Gaza. Le contraste ne pouvait être plus saisissant. D’un côté, l’hébétude, de l’autre le soulagement. D’un côté la peur, palpable, mêlée de colère triste ; de l’autre la joie furieuse, trop revancharde même pour être vraiment sincère. D’un côté des Israéliens en gilets pare-balles sous les lumières des gyrophares ; de l’autre des Palestiniens agitant drapeaux et fusées éclairantes dans la nuit noire de Gaza.

Une image qui manque

« On a rendu les armes face au terrorisme » s’est écrié le maire d’Ashkelon, autre localité israélienne durement touchée pendant cette guerre.

Ce ne sont pourtant pas les images de « victoire » palestinienne qui devraient choquer. Elles sont inévitables. Elles font partie de la dramaturgie palestinienne et aucun conflit avec Israël, quelle que soit son issue, ne pourrait se terminer sans un « V » de la victoire, même s’il est fait au milieu de ruines encore fumantes comme c’est le cas aujourd’hui dans Gaza éventrée avec ses plus de 2000 morts.

Ce qui dérange cette fois en Israël, c’est l’image de la liesse palestinienne face à celle des gens désemparés de l’autre côté de la frontière. C’est Gaza face à Eshkol. Pire peut-être, c’est le fait qu’il n’y ait rien à opposer à Gaza. Pas d’image, même fabriquée pour rassurer, à mettre en miroir avec la joie toute factice dans l’enclave palestinienne. Pas d’image ni de son.

Un déficit d’explication

Aucune explication du côté du Cabinet israélien. Et pour cause, comme le révélera plus tard dans la soirée le ministre des Affaires stratégiques Yuval Steinitz, seul membre du gouvernement à intervenir publiquement, le Cabinet israélien de sécurité n’est pas responsable : il n’a pas été consulté avant le cessez-le-feu.

Il s’avère que la décision d’accepter la trêve à Gaza a été prise par le seul Premier ministre Benjamin Nétanyahou, lequel n’est pas apparu pour expliquer sa décision et ne s’est toujours pas exprimé à l’heure où ces lignes sont publiées.

Il y a, dit-on, des silences qui en disent long. Après avoir martelé sur tous les tons qu’Israël ne négociait pas sous les tirs de roquettes, et surtout pas avec des terroristes du Hamas comparables à ceux de l’Etat islamique, Nétanyahou a choisi la réserve. D’autant plus que l’incertitude sur le respect ou non de la trêve par le Hamas continuait de planer. Une alerte à la roquette pendant un discours sur le cessez-le-feu « illimité » aurait été du plus mauvais effet, c’est certain.

Le silence plutôt que la cacophonie, c’est aussi ce qu’à dû choisir le Premier ministre en voulant ainsi taire les graves dissensions au sein de son Cabinet, dont on apprendra que 50% des membres auraient refusé l’accord à Gaza.

Ni Naftali Bennet, l’ambitieux chef du parti « Foyer juif », ni Avigdor Liberman, l’autre frondeur ultra-nationaliste du gouvernement, d’habitude si prompts à se répandre dans les médias, ne se sont exprimés au soir du cessez-le-feu. Un répit de courte durée puisque Liberman vient de dénoncer sur son compte Facebook une trêve insensée avec des « terroristes meurtriers ». Le fait qu’il occupe les fonctions de ministre des Affaires étrangères ajoute évidemment au trouble.

Cependant, le problème pour les Israéliens n’est pas tant que Nétanyahou prenne enfin la parole pour les éclairer sur ses propres contradictions, ni même qu’il justifie sa prise de décision solitaire au moment de mettre fin à la guerre de Gaza la plus longue de l’histoire d’Israël.

Incrédules face au Hamas, ils sont de plus en plus défiants envers le pouvoir à Jérusalem, particulièrement à l’égard d’un Premier ministre dont ils craignent que la modération, tant vantée au début du conflit, ne se soit transformée en apathie. Selon une étude effectuée sur les réseaux sociaux par la société Buzzilla, ils sont même 97% à refuser ce cessez-le-feu auquel ils ne croient pas. Ils sont las, fatigués de cette guerre meurtrière, mais prêts à tout pour voir rétablir le calme dans le Sud. S’ils attendent un discours de Nétanyahou, c’est pour qu’il leur explique où va Israël.

Dans cette guerre de Gaza qui, à bien des égards, on aura l’occasion de le revoir, était une guerre des images, les Israéliens ont cette fois besoin de mots.

Frédérique Schillo