Quand les imaginaires religieux compliquent la paix (2/2)
Pourquoi les négociations entre Israël, les États-Unis, l’Iran et leurs alliés peinent-elles si souvent à produire des résultats durables ? Les explications habituelles invoquent les intérêts stratégiques. Elles ne suffisent toutefois pas à expliquer pourquoi certains compromis apparaissent inacceptables aux yeux de nombreux acteurs.
Les négociations diplomatiques ne se heurtent pas uniquement à des intérêts contradictoires ; elles se heurtent aussi à des univers symboliques qui attribuent à la guerre une signification morale, religieuse ou historique supérieure. Plusieurs acteurs mobilisent ainsi des littératies religieuses radicales qui interprètent les événements à travers des récits messianiques, eschatologiques ou apocalyptiques. Ces récits ne sont pas nécessairement à l’origine du conflit, mais ils contribuent à sa prolongation.
Cette dynamique est observable dans plusieurs camps. Chez certains courants du sionisme religieux israélien, l’histoire contemporaine est lue à travers la promesse du Grand Israël et la perspective d’une rédemption nationale. Le 25 octobre 2023, Benyamin Netanyahou déclarait : « Nous sommes le peuple de la lumière, eux sont le peuple des ténèbres […] nous réaliserons la prophétie d’Isaïe. ». Au-delà de la rhétorique politique, cette référence inscrit le conflit dans un horizon moral et biblique qui dépasse le seul langage stratégique.
Pour certains mouvements religieux actifs autour du Mont du Temple, notamment le mouvement pour la construction du Troisième Temple (Mouvements HaMikdash ou Temple Mount Faithful) et des organisations comme Im Tirtzu ou le Mouvement national-religieux (Bnei Akiva dans ses franges les plus radicales). Les événements actuels sont parfois interprétés à travers des références aux prophéties de Gog et Magog, figure biblique désignant une coalition de nations ennemies vouée à s’effondrer devant Israël dans les temps derniers, et à la restauration future du Troisième Temple, conçue comme condition préalable à l’avènement de l’ère messianique. Cette perspective implique concrètement le démantèlement ou le déplacement du Dôme du Rocher et de la mosquée Al-Aqsa, édifices actuellement situés sur l’Esplanade des mosquées, lieu que ces mouvements désignent comme le Mont du Temple et revendiquent comme espace sacré exclusivement juif destiné à accueillir un nouveau sanctuaire. Dans cette perspective, la guerre ne constitue plus seulement une réponse à une menace sécuritaire ; elle participe d’un récit historique plus vaste.
L’ouvrage de Dennis Avi Lipkin, Return to Mecca (2012), offre un exemple frappant de cette tendance messianique. Lipkin affirme que l’Exode biblique ne s’est pas déroulé dans le Sinaï, mais en Arabie saoudite, entre la Mecque et de Médine. Il en déduit un droit religieux et historique juif sur ces deux villes saintes de l’islam, dont la « libération » serait une nécessité prophétique et stratégique. Pour y parvenir, il appelle à une alliance entre sionistes et évangéliques américains, présentant ce projet comme une mission biblique. Rejeté par le consensus académique, cet ouvrage illustre néanmoins avec une franchise inhabituelle
Une lecture radicale des Écritures peut se transformer en une revendication territoriale impérative et sacrée.
À cela s’ajoute l’influence de certains courants évangéliques américains qui interprètent les événements du Moyen-Orient à travers une grille de lecture apocalyptique. Pour ces milieux, notamment les tenants du dispensationalisme prémillénariste, courant théologique popularisé par des figures comme John Hagee, fondateur de Christians United for Israel (CUFI), ou par l’héritage de Hal Lindsey et de son ouvrage The Late Great Planet Earth, le soutien à Israël ne relève pas uniquement d’une alliance stratégique ; il participe également d’une compréhension prophétique de l’histoire selon laquelle le retour du peuple juif en Terre sainte constitue un signe précurseur du retour du Christ. Cette sensibilité apparaît aussi dans le discours politique américain. Le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, déclarait ainsi en décembre 2025 : « The Bible is clear: Judea and Samaria are the land of Israel. I do not understand why we debate this anew every single day. » Ici encore, la référence scripturaire tend à transformer un débat territorial et politique en question de fidélité à une vérité religieuse perçue comme évidente.
Du côté iranien, certains courants et acteurs influents de la République islamique mobilisent également une lecture messianique de l’histoire. On pense notamment aux partisans du velayat-e faqih, dans sa version la plus radicale, aux cercles proches du Corps des gardiens de la révolution islamique (Pasdaran), ainsi qu’à des figures comme Hossein Allahkaram, président du Conseil de coordination d’Ansar-e Hezbollah et les « super-révolutionnaires » de Jabh-e Paydari qui adoptent une posture islamiste chiite radicale et s’opposent à toute normalisation avec l’Occident. Jabh-e Paydari a été créé par des proche de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, dont les discours à l’Assemblée générale des Nations Unies faisaient explicitement référence à l’imminence du retour du Mahdi.
Dans ses discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, notamment celui du 26 septembre 2012, Ahmadinejad invoquait explicitement le Mahdi « a man who will come in the company of Jesus Christ and the righteous » et percevait les bouleversements géopolitiques contemporains comme ses signes annonciateurs, déclarant sentir « the sweet scent and the soulful breeze of the spring ».
Le discours s’ouvrait par la formule liturgique chiite « Oh God, Hasten the Emergence of Your Chosen Beloved », appelant à l’accélération de son retour. Sa rhétorique laissait entendre que le chaos géopolitique et la confrontation avec les puissances occidentales ou Israël pouvaient préparer le terrain pour l’apparition du Sauveur. L’attente du douzième imam, le Mahdi, n’est pas toujours conçue comme une posture de retrait ou de passivité. Comme l’a montré le spécialiste Mohammad Ali Amir-Moezzi, cette attente peut aussi constituer un puissant moteur de mobilisation politique. Dans les discours officiels de Khomeini, puis de Khamenei et d’Ahmadinejad, les tensions avec les États-Unis, désignés comme le « Grand Satan », et avec Israël sont intégrées à une vision historique dans laquelle la résistance acquiert une signification religieuse dépassant le simple calcul géopolitique. Cette lecture contribue à inscrire les conflits régionaux dans une temporalité sacrée où les affrontements présents sont perçus comme porteurs d’une signification eschatologique.
Enfin, les branches armées du Hezbollah libanais et du Hamas, mobilisent une culture du martyre et de la confrontation finale qui confère à la lutte armée une dimension spirituelle et sacrificielle. Les opérations militaires ne sont plus seulement évaluées à l’aune de leur efficacité stratégique de ladite résistance, mais aussi à travers leur capacité à incarner une utilité présentée comme sacré. « S’ils nous assiègent économiquement, nous sommes les fils du Ramadan ; s’ils nous assiègent militairement, nous sommes les fils d’Achoura ». Cette formule de Khomeini constitue la matrice idéologique à partir de laquelle le Hezbollah et le Hamas ont construit leur narratif existentiel : dans les deux cas, la privation matérielle et l’affrontement armé sont perçus comme des épreuves sacrées qui purifient la lutte. Héritiers directs de cette théologie politique, ils ont traduit l’axiome khomeiniste en pratique opérationnelle, ce qui rend toute négociation fondée sur des concessions mutuelles structurellement incompatible avec leur logique interne.
Ces différentes littératies religieuses radicales ne produisent pas mécaniquement la guerre. Elles contribuent cependant à façonner des représentations du monde dans lesquelles le compromis peut apparaître comme une capitulation morale, historique ou religieuse. Lorsque la guerre est investie d’une mission transcendante, la paix cesse d’être une simple solution politique parmi d’autres. Ce phénomène se manifeste de manière saillante dans le rejet des accords de paix par des acteurs issus de ces trois horizons : les cercles orthodoxes iraniens proches des Pasdaran y voient une trahison de la résistance islamique ; une partie de la droite religieuse sioniste refuse tout gel territorial perçu comme un abandon de la Terre promise, notamment en Judée et Samarie (nommé Cisjordanie par la communauté internationale); et certains milieux évangéliques américains s’opposent à toute solution diplomatique susceptible de remettre en question la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Terre sainte, au motif qu’elle contredirait le plan prophétique divin.
Cette logique apparaît également dans la manière dont chaque camp décrit son adversaire. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio affirmait récemment que certains dirigeants iraniens chercheraient à provoquer un affrontement apocalyptique lié à l’attente du Mahdi, ajoutant qu’il s’agissait d’acteurs avec lesquels il serait impossible de négocier. Qu’elle soit exacte ou non sur le plan théologique, une telle représentation produit un effet politique : elle tend à essentialiser l’adversaire et à rendre le compromis suspect, voire impossible.
C’est peut-être là le véritable défi. Chaque camp trouve dans les récits de l’autre la confirmation de ses propres croyances. Les imaginaires de guerre se renforcent mutuellement et alimentent l’idée du conflit éternel.
