S., une Israélienne d’origine française, est mariée depuis 25 ans à un homme qui n’a cessé de la maltraiter, de la menacer, de la frapper, allant jusqu’à tenter de l’étrangler.

Il a été arrêté et condamné à une peine de prison ferme, qui a été allégée parce qu’il a reconnu les faits. Il est interdit de contact avec sa femme. Et il est  sous le coup de trois dossiers au pénal, pour violences et menaces de mort. Voilà pour les tribunaux israéliens. [1]

S. a initié une demande en divorce en 2014 auprès du Tribunal Rabbinique de Jérusalem. En 2016, celui-ci « conseille » le divorce, mais ne l’impose pas. S. fait appel au Tribunal Rabbinique de Grande Instance, qui, de nouvelles violences ayant été exercées contre elle, renvoie l’affaire devant le premier Tribunal, en lui suggérant de reconsidérer les faits dans le sens d’une exigence de  divorce.

Le mari ayant demandé l’ajournement de l’audience  au motif qu’étant en prison, il aurait besoin de temps pour se remettre de sa détention (sic !), l’audience a finalement eu lieu le 23 janvier 2016. L’issue normale et attendue aurait été qu’en présence d’un cas aussi massif de violence physique et psychologique, les trois juges du Tribunal Rabbinique de Jérusalem exigent du mari qu’il donne le get, l’acte de divorce, à sa femme.

En droit juif, en effet, le divorce est un acte unilatéral, il doit être donné par le mari et, de nos jours, accepté par la femme.

Or voici que, à la surprise et à l’indignation de S., de son avocate, Hadass Grossmann et de Batya Kahanna-Dror, la directrice de l’organisation d’aide aux femmes Mavoi Satoum, la décision prise est tout autre : loin de mettre le mari violent dans l’obligation de libérer la femme, il énonce, au contraire, que si l’homme a usé de violence, c’est que la femme a refusé d’exaucer son souhait de reprendre la vie commune, que rien de tel ne se serait passé si elle ne s’était pas obstinée à demander le divorce, que lui, de son côté a reconnu les faits et qu’on peut supposer qu’il s’amendera. (Dans la première audience, les juges avaient émis l’hypothèse que la volonté de divorcer de S. avait peut-être pour origine une relation avec un autre homme…)

Par conséquent, le Tribunal Rabbinique ne décrètera pas de Hiyouv, d’obligation de donner le get.

J’essaie de comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de ces trois juges rabbiniques, des hommes de Torah, des savants talmudistes, des juristes chevronnés, pour que, tenant pour négligeables les souffrances de cette femme, pour qui le mariage a été l’expérience du malheur, tenant pour insignifiant le traitement que cet homme lui a infligé durant vingt-cinq ans, ils prononcent un jugement frappé au coin de l’iniquité, en refusant d’imposer au mari de divorcer.

Ont-ils tranché en s’appuyant sur la notion de Kav zekhout, la présomption d’amendement futur du mari ? Mais peuvent-ils sérieusement penser qu’un homme qui s’est enraciné depuis si longtemps dans la violence, devenue pour lui normalité et routine, qu’un tel homme est en mesure de changer ? Maïmonide ne dit-il pas que lorsque le mal devient une habitude, le coupable finit par atteindre un point de non-retour ?

Ont-ils voulu spéculer sur un miracle ? Mais l’une des leçons de nos Sages n’est-elle pas qu’il est interdit de compter sur le miracle ?

Ont-ils pris appui sur ce dicton talmudique selon lequel une femme préfèrerait être mal accompagnée que seule ? Dicton qui était peut-être audible lorsque les femmes étaient totalement dépendantes de leur mari, mais qui n’a plus aucune pertinence de nos jours : quelle femme accepterait en connaissance de cause d’unir son sort et sa vie à un mari violent ?

Auraient-ils, au mépris de toute décence, de toute tsniout, exprimé leur connivence d’hommes, inconsciente ou consciente, avec ce mari, restant sourds à la plainte de la victime et faisant d’elle la coupable ? Et auraient-ils, ce faisant, oublié l’injonction pressante de la Torah : « C’est la justice, oui, la justice que vous poursuivrez… »

Mais avant tout, ne fonctionneraient-ils pas tout simplement sur un mode répétitif, se contentant d’utiliser les mêmes textes de référence et les mêmes appuis scripturaires ?

Sans doute, usant de leur incontestable science talmudique, ont-ils à leur disposition  des opinions et une jurisprudence sur lesquels s’appuyer pour statuer dans un sens répressif ; mais n’est-il pas problématique que, face au cas concret et dramatique d’une femme prise dans les filets d’un homme maltraitant et malveillant, ils ne ressentent pas la nécessité d’interroger d’autres sources et que, se contentant d’un confort juridique et d’une pratique routinière du droit, ils ne cherchent pas à libérer cette femme ?

Enfin, last but not least, tant s’en faut, que penser de juges qui s’arrogent, au nom de la Torah, le droit exorbitant de régenter la vie des femmes, à leur place et dans le mépris le plus total de leurs choix et de leurs désirs, et de décider qu’elles devront continuer à partager la vie et l’intimité d’un homme pour qui elles ne peuvent éprouver que colère, rancune et haine ?

Une femme serait-elle donc un être humain privé de ce qui définit précisément l’humanité ? Et serait-elle, contrairement à ce que dit Maïmonide, une esclave ?

Relisant ce que je viens d’écrire, je suis soudain confondue par une évidence… Je me rends compte, dans un éclair de lucidité, que ce n’est pas du côté de la personnalité de ces juges rabbiniques qu’il faut chercher la source de ce type de jugements, mais dans les priorités qu’ils se donnent.

Et ces priorités, clairement, ne sont ni la justice, ni le souci de femmes opprimées ou prisonnières de maris maltraitants.

Ces priorités, ce sont la sauvegarde de l’institution du mariage à tout prix, la sauvegarde de la hiérarchie entre les hommes et les femmes et la sauvegarde de la justice rabbinique telle du moins qu’ils la conçoivent et la pratiquent, une justice paralysée par des conceptions d’un autre âge, pour qui les femmes sont toujours et doivent rester dépendantes de leurs maris.

Rien d’étonnant donc s’ils pensent, et disent parfois, que la maltraitance et la violence conjugales ne justifient pas une demande de divorce, oubliant purement et simplement tous les rabbins du temps jadis, comme le rabbin Peres de Corbeil, qui, en plein Moyen-âge, fustigeaient vigoureusement, dans leurs réponses aux communautés, les maris qui battaient leur femme, arguant que « cela ne se fait pas chez les Juifs ».

Ont-ils conscience qu’ils confèrent ainsi une insupportable légitimité à la violence conjugale, en même temps qu’ils donnent de la Torah l’image insupportable d’une loi primitive et caduque ? N’est-ce pas cela qu’on appelle Hilloul Hachem, profanation du nom divin ?

Quant à nous, femmes et hommes juifs, pères et mères de fils et de filles, comment ne pas être saisis d’inquiétude devant de telles perspectives ?

Comment ne pas penser à nos filles, à nos petites-filles, si c’est l’arbitraire, l’archaïsme, l’absence d’empathie, de justice et d’humanité qui prévalent à l’encontre des femmes ?

Comment ne pas penser à nos fils, à nos petits-fils, implicitement encouragés à se sentir propriétaires de leurs épouses et détenteurs de tous les droits, y compris celui de briser leur vie ? 

Comment ne pas reconnaître avec effroi l’archaïsme et l’inadéquation à la réalité du monde d’aujourd’hui  de tels juges ?

Comment ne pas envisager l’avenir avec angoisse ?

Et comment ne pas penser à cet avertissement que donne le midrach, dans un commentaire clairvoyant du livre de Ruth : « Malheur à la génération dont les juges méritent d’être jugés ! »

[1] Voir l’article de Koubi Nakhchoni, http://www.ynet.co.il:articles/0,7340,L-4918999,00.html