Après les meurtres au Centre culturel et à la synagogue de Copenhague, et le massacre «par destination et intention» des juifs morts de Sarre-Union, je suis frappé par la quasi concomitance de ces événements avec l’enterrement il y a deux jours de Roger Hanin dans sa terre natale d’Algérie. Il y a, pour moi, français, européen, enfant d’immigrés, comme un signe.

Je fais partie de ceux qui pensent que tout est dans la main du Créateur (qui n’en finit pas de créer par expansion de ses dons et labour des intelligences à l’entendement de ses signes). Je pense donc profondément qu’apprendre à lire dans l’entrelacs des faits apparemment sans rapport la phrase qui les relie, est essentiel. C’est un travail quasi agricole.

Dans une France où la Mémoire est souvent réduite à un devoir de vacances qui ressurgit à chaque tragédie, à chaque commémoration, et qui célèbre pour un nombre important de jeunes Européens une péripétie exemplaire de l’Histoire, mais une péripétie quand même qui serait oubliée dans un « plus jamais ça » qui ressemble davantage à un mantra de conjuration qu’à une promesse, la mémoire algérienne a d’un coup soulevé une paupière. Une paupière seulement. Celle de l’Alsace a brutalement rouvert les deux.

Que 250 tombes juives sur les 400 que compte ce cimetière d’Alsace bossue, oublié de presque tous jusqu’à ce jour, soient dévastées dans le premier pays d’Europe où leurs droits furent rendus aux Juifs et qui compte le plus grand nombre de familles juives de la communauté européenne, percute de façon spectaculaire cette cérémonie dans cet autre pays, ex-département français et terre juive, byzantine, musulmane et sémite, patrie de St Augustin d’Hippone, père de l’Eglise, de André Chouraqui, premier traducteur juif de l’époque moderne du Coran et de la Bible en français hébraïsant et arabisant, ou Ribach, Grand rabbin d’Algérie au XIIIème siècle de notre ère. Nous pouvons nous y arrêter, nous asseoir, et y réfléchir un moment. La terre remuée est encore fraîche. Le ciel aussi est bouleversé, éventré.

En France, 5 adolescents ont profité de l’abandon apparent des tombes juives enfouies dans une forêt de l’Alsace pour mener une expédition « ludique » qui n’avait pas, selon les déclarations d’un des suspects arrêtés, de caractère « antisémite ».

Juste un jeu pour désœuvrés en somme. Un désœuvrement ciblé. Par ailleurs, une croix gammée a été découverte gravée sur le mur de l’ancienne synagogue de la ville. Là aussi, sans doute, une balle perdue du désœuvrement.

La seconde fois depuis 2001 à Sarre-Union, commune du Bas-Rhin. Donc, pour ces jeunes-ci, et pour bien d’autres, une éducation à faire ou à refaire et des principes, sans doute, à appliquer et à faire appliquer d’un côté. Et un retour à la terre «essentiel» de l’autre.
C’est ici et là l’essentiel qui est remué. Profondément.

En Algérie, le gouvernement du FLN a entrouvert les portes de sa mémoire pour autoriser le rassemblement de juifs dans l’un des plus petits et unique cimetière juif d’Alger, Saint-Eugène Bologhine, pour y laisser reposer en sa terre natale un  illustre ressortissant.

Un juif qui avait sur lui de la terre française et du ciel algérien (et réciproquement). Un juif dont les ancêtres ont été chassés d’Espagne au XVème siècle, avec les musulmans d’Espagne, brimé par les lois vichystes, puis émigré en France après la Seconde guerre mondiale pour y poursuivre ses études et découvrir le théâtre et Paris, la ville des Lumières. Un juif marié à une française catholique, fille de résistants, profond et unique amour de sa vie.

En Alsace, autre terre de bonheur et de souffrance, rendue à la France depuis quelques heures à l’échelle biblique, il en est de même. Rien n’y est interdit, les rites juifs de la vie et de la mort, et l’expression juive y sont libres. L’Etat comme expression du peuple, garantit la pluralité des confessions, des religions, des idées, et assure à grands frais la sécurité de tous, malgré les intégrismes de tous bords, religieux ou non, intérieurs et extérieurs, qui se manifestent.

Les juifs y ont été les premiers ponts entre l’Allemagne honnie et la France envahie. Ils y ont cultivé la terre, aménagé le bocage, maintenu les traditions et fait prospérer les villes. Ils y ont été, aussi, les créateurs des premiers gestes de réconciliation entre l’ex Saint Empire germanique défait et l’ex Empire français qui s’acheva en Algérie avec les déboires que l’on sait et les souffrances et incompréhensions qui perdurent aujourd’hui.

Bientôt aura lieu solennellement au cimetière de Sarre-Union la réhabilitation des tombes profanées. Elle sera, dans une certaine mesure aussi, une réhabilitation de l’idée européenne qui siège à Strasbourg et dont les ados ravageurs et sans but de Sarre-Union la bien nommée devront maintenant mesurer la nécessité. Sarre-Union, ville créée de la conjugaison de deux noms germaniques de Sarre, terre protestante, puis catholique. Terre, aussi, de judéité.

Roger Hanin, dont l’amour et la passion pour l’humanité n’ont jamais été pris en défaut, s’est endormi au terme d’une vie, d’une maladie et d’une jeunesse où une part de la mémoire d’Israël a été greffée sur celle de la France. La France du Sud, la France de l’Est, la France des carrefours où les juifs sont les premiers à indiquer où conduit l’Histoire, à quel destin nous pouvons apporter notre contribution. Ils y ont souffert. Tout comme les peuples devenus les leurs.

Et cette greffe, sur la terre algérienne, un jour, donnera de nouveau de nombreux fruits, ceux qui unissent les traditions juives de la Diaspora entre elles, et qui établissent comme irréductible ce sanctuaire invisible qui est ce pont, cette « arche » mystérieuse qui relie l’Arbre fécond de Jérusalem à celui qui s’échine à vouloir fleurir dans nos jardins sépharades, ashkénazes et aussi chrétiens, et qui continue à élever infatigablement ses bras dans la jachère de l’incendie.

Un français juif sépharade devenu le « beau-frère » familier» enterré là-même d’où viennent tant de familles berbères et kabyles immigrées et dont beaucoup doutent d’appartenir encore à la France, et cette terre-même où le défunt a voulu se retrouver lui-même comme celle de son repos et point d’attente de sa vie nouvelle.

Il y a aujourd’hui, en France, une Algérienne que Roger Hanin aurait aimé rencontrer, que les jeunes alsaciens aussi devraient regarder dans les yeux, et qui est précisément ce pour quoi Roger Hanin s’est battu : elle est la mère du militaire algérien tué par Mohamed Merah à Montauban en 2012 : Latifa Ibn Ziaten.

Avec son association, elle va dans les écoles et donne une parole apaisante, apaisée, sans jugement, calme, souriante et elle est comme une sœur : « Je suis d’abord humaine. Puis je suis citoyenne française. Ensuite je suis musulmane. Il faut assumer tout cela.»

Que la mémoire des morts criminellement tourmentée à Sarre-Union, et celle des défunts coupés de leurs racines familiales en Algérie et dans tous les pays arabes, du Mashrek et du Maghreb et du Croissant fertile où ils sont morts où dont ils ont été exilés après y avoir longuement vécus, que celle des victimes des tueries de Copenhague et de Paris arrachée à l’esprit des vivants, soient, toutes ensemble, pour nous qui restons et qui n’avons que l’espérance pour nous éclairer, la Menorah immense qui éclaire le monde dans l’Unité de tous les humains qui crient vers le Terme et l’Auteur de la vie :

« Oui, la bonté et la gratuité me suivront tous les jours de ma vie, et mon habitation sera dans la maison de l’Eternel pour de longs jours. » (Ps. ch. 23, 6)