Quand la politique divise notre alyah
Le 17 septembre dernier, à Tel Aviv, nous étions deux cents. Deux cents francophones venus des quatre coins d’Israël pour une seule raison : se retrouver, s’écouter, essayer ensemble de comprendre comment mieux vivre notre alyah. Rien de plus. Des intervenants de qualité s’étaient déplacés. Un officier supérieur de Tsahal, une militante contre la vie chère, un rabbin qui cherche patiemment, le dialogue entre religieux et laïcs, des responsables d’associations qui, chaque jour, aident nos frères et sœurs à trouver leur place ici. Tous étaient venus donner quelque chose. Tous étaient venus construire.
Et puis il y a eu lui.
Je ne dirai pas son nom, je ne dirai pas son parti. Ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de notre soirée. Il est monté sur cette estrade, diaporama sous le bras, et il a vendu sa marchandise. Sa marchandise à lui, c’était l’exclusion.
J’ai du mal à trouver les mots tant cela m’a révolté. Pendant que nous cherchions, tous ensemble, la meilleure façon de nous unir, lui nous expliquait comment couper les budgets des écoles qui ne suivent pas le programme de l’État. Comment retirer les aides sociales aux familles qui ne se plient pas aux règles d’engagement à l’armée. Comme si notre armée, notre Tsahal à tous, n’avait pas justement pour devoir de respecter la diversité de ce peuple qu’elle protège. Comme si un pays comme le nôtre, avec ses trente-huit partis politiques, pouvait se réduire à une seule ligne, un seul modèle, une seule façon d’être israélien.
J’ai été choqué. Choqué qu’on puisse, un soir de rassemblement, venir nous parler d’un peuple uniforme, taillé sur mesure pour ressembler à un seul modèle acceptable par l’État. Il nous a décrit, sans le dire vraiment, un modèle qui, au mieux, ferait penser à Singapour, et au pire, à la Chine avec son contrôle des populations, presque avec une forme d’admiration technique. Il a parlé hi-tech, armée, classe moyenne, libéralisme économique, comme si Israël n’avait pas de pauvres, comme si les monopoles et la vie chère ne rongeaient pas déjà nos familles. Il nous a raconté sa carrière, son armée à lui, ses amis, sa vie qu’il croit exemplaire, et qu’il voudrait, je suppose, imposer à tous.
Des participants lui ont demandé de se taire. Il a continué. Sans un regard pour le malaise qu’il venait de créer, sans un mot pour les deux cents personnes qui, en dix minutes, ont vu leur soirée de communion se transformer en un discours de division.
Je suis déçu. Profondément déçu. Déçu que dans un moment pareil, en ces temps si difficiles pour Israël, alors que notre peuple vient tout juste d’encaisser le coup bas du prétendu reportage de la Mostra de Venise, il se trouve encore des hommes politiques pour venir semer la zizanie plutôt que de tendre la main. Les élections à la Knesset approchent. Je le sais, nous le savons tous. Mais est-ce une raison pour transformer une soirée de solidarité en tribune électorale de l’exclusion ?
Alors je veux dire une chose, clairement, sans détour. Le peuple juif n’est pas un bloc uniforme. Il ne l’a jamais été. Il est fait de multiples judaïsmes, de multiples sensibilités, et Israël, lui, est fait d’Israéliens juifs, mais aussi arabes, druzes, bédouins, chrétiens. C’est cette diversité, et non son effacement, qui fait notre force. On dit même que la Corée du Sud s’inspire aujourd’hui de nos raisonnements talmudiques pour nourrir sa propre créativité. C’est bien la preuve que c’est de la multiplicité des couleurs que naît l’espoir, et non de leur uniformisation.
Ceux qui ne comprennent pas cela, ceux qui rêvent d’un Israël à modèle unique, avec ses exclus et ses acceptés, ceux-là ne méritent pas de faire de la politique. Pas dans ce pays. Pas avec ce peuple.
Je crois encore, malgré cette soirée gâchée, en l’amour de la paix et de la solidarité du peuple francophone d’Israël. Je crois que nous saurons dépasser ce qui s’est passé ce soir-là. Mais je crois surtout qu’il est temps de choisir, avec discernement, les politiciens qui nous représentent. Cherchons ceux qui rassemblent, pas ceux qui divisent. Cherchons ceux qui trouvent, dans nos différences, une richesse à partager, pas une menace à éliminer.
Les batailles électorales seront rudes, les attaques seront sans pitié, les divisions vont s’étaler au grand jour. C’est peut-être inévitable. Mais rien ne nous oblige à applaudir ceux qui les provoquent. Rien ne nous oblige à leur laisser la parole quand ils viennent voler nos soirées de solidarité.
Éloignons-nous des diviseurs. Il y va de notre avenir commun.

