Fin mars 1943, les autorités pétainistes décidaient d’assigner à résidence les personnes étrangères de confession juive en situation irrégulière, en particulier à Saint-Martin-Vésubie alors sous occupation italienne.

Un millier de personnes, originaires d’Europe centrale ou orientale, dont la plupart ne parlaient que l’allemand ou le yiddish, débarquèrent dans ce village de 1500 habitants. Les Italiens se montraient bienveillants envers les réfugiés. Ceux-ci, parmi lesquels d’anciens persécutés, goûtaient donc une relative sérénité.

Les fidèles se retrouvaient dans une synagogue installée dans un chalet où se tenait également un Talmud-Torah. J.M.G Le Clézio a évoqué cet épisode (un peu outré par rapport à la réalité des faits) dans son beau roman « Étoile errante » (Gallimard, 1992). Mais en septembre 1943, les Italiens, qui doivent réintégrer l’Italie, sont remplacés par les Allemands. On imagine la suite sinistre.

Elle est révélée sur une plaque commémorative qui fut posée en 1995 à Saint-Martin-Vésubie : « Ici un millier de Juifs, hommes, femmes, enfants, vieillards aidés par les organisations juives, protégés par l’armée italienne d’occupation ont connu un répit jusqu’au 8 septembre 1943, jour où s’est déchaînée la haine raciale de l’occupant allemand. Franchissant les montagnes dans un « exode biblique », 350 d’entre eux furent repris par les SS, et internés à San Dalmazzo. Transférés par la Gestapo de Nice sur Drancy, ils furent déportés au camp de la mort d’Auschwitz Birkenau, où presque tous furent exterminés. Souvenons-nous de ces victimes innocentes, de la cruauté de leurs bourreaux, mais aussi de l’humanité de ceux qui tentèrent de les sauver ».

L’article Saint-Martin-Vésubie sur Wikipedia rappelle que le commandant de la brigade de gendarmerie de Saint-Martin-Vésubie, à savoir le maréchal des logis-chef Landry Mangon et son épouse Adrienne cachèrent Jean-Claude Dreymann, âgé de 15 mois ; Joseph Fougère, un autre gendarme de la brigade, et sa femme Yvonne cachèrent la sœur aînée du petit, Cécile, 5 ans, en la faisant passer pour leur propre fille. Les 2 enfants restèrent cachés dans la gendarmerie pendant plusieurs mois.

Ces 4 personnes ont reçu à titre posthume en 2010 le titre de « Justes parmi les nations ». Et tout récemment, le 25 septembre 2016, la ville a été à son tour reconnue « commune membre des villes et villages Justes de France ». A cette occasion, Pierre-François Veil, président du comité français pour Yad Vashem, et Éric Ciotti, député de la 1ère circonscription des Alpes-Maritimes, ont inauguré une stèle en hommage aux Justes et aux juifs déportés de la commune en 1943.

« Ce qu’on a fait était tout simplement normal, à quoi bon en parler ? » ont répondu à Danielle Baudot Laksine des Vésubiens interrogés sur leur année 1943. C’était « quand je passais des Juifs », résume le berger. Danielle Baudot Laksine a consacré plusieurs ouvrages à l’action des villageois des Alpes Maritimes, qui vaut d’être connue par le détail. Elle restitue la « pause de bonheur dans l’horreur », aussi bien que les souvenirs des passeurs et des traqués.

Une distinction collective, fait rarissime en un temps où Yad Vashem ne reconnaissait que des individus, précède celles du réseau « Villes et villages Justes de France » qui a honoré Saint-Martin-Vésubie. Elle a été décernée en 1990 au Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, village protestant des Cévennes, après la pose d’une plaque en 1979 (voir ci-dessous). Pour mémoire, ce village avait déjà accueilli des Alsaciens en 1914, des républicains espagnols, des antinazis allemands ou autrichiens dès la fin des années 30.

Au   cours   de   la   Seconde   Guerre   mondiale,   l’accueil   a bénéficié  à  de  nombreux  réfugiés de confession juive, à des réfractaires  au  STO,  à des Belges,  des Hollandais ou des Français  fuyant l’armée  allemande.

Puis, sous l’impulsion du pasteur André Trocmé et de son épouse Magda, soutenus par le pasteur Edouard Theis et des proches, Le Chambon-sur-Lignon et les communes environnantes ont abrité et sauvé de 3 000 à 3 500 enfants de confession juive. En août 1942, André Trocmé convoqué par la gendarmerie pour donner les noms et les cachettes des fugitifs, déclara : « Nous ignorons ce qu’est un Juif, nous ne connaissons que des hommes. » Ce fut le début des chemins  de  fuite vers la Suisse.

La commune du Chambon-sur-Lignon a inauguré en juin 2013 un Lieu de Mémoire-Musée qui donne à connaître l’histoire singulière de la « Montagne refuge ». « Ce lieu s’adresse à tous, historiens amateurs ou éclairés, descendants des  « accueillants », descendants des “accueillis »,  visiteurs de passage, scolaires et étudiants », affirme dans le dossier de presse Eliane Wauquiez-Motte, maire du Chambon-sur-Lignon. Et d’ajouter : « Le Chambon-sur-Lignon doit être conservé  dans  notre  histoire collective comme un lieu de paix, un lieu de tolérance, un lieu de vie. » Aussi n’avons-nous pas été étonnés d’apprendre l’intention de madame la Maire de soumettre l’accueil des migrants à son conseil municipal.

Cependant le même jour son fils Laurent Wauquiez, président des Républicains et de la région Auvergne-Rhône-Alpes, lançait une pétition pour refuser la répartition des migrants de Calais dans toute la France. Une position qui a forcé madame la Maire à faire marche arrière, mais en intention uniquement semble-t-il, car d’après son adjointe les réfugiés seraient déjà dans la commune…

Le fin mot de l’histoire pourrait revenir à Dominique Schnapper, interviewée sur les migrants par Marianne : « Il n’y a qu’une seule voie, l’intégration républicaine. » Où que tu ailles, adapte-toi, conseille un proverbe touareg.