Et si, pour une fois, on inversait les rôles ? Voilà trois mille ans qu’année après année, suivant la prescription biblique, nous « mortifions nos âmes » durant les vingt-six heures du Yom Kippour, la Journée des expiations. Nous entonnons solennellement la prière de Kol Nidré et énumérons, en nous frappant la coulpe, nos nombreux péchés (par ordre alphabétique pour ne pas risquer d’en oublier !) devant le Saint-béni-soit-Il, le Créateur de l’univers, le Père de tous les hommes.

Nous prononçons toutes sortes de magnifiques prières composées par nos rabbins liturgistes de différentes époques. Nous nous abstenons d’aller travailler, fermons nos boutiques « pour inventaire », désertons les salles de spectacle (sauf celles louées pour l’occasion), n’envoyons pas nos enfants à l’école, au collège, au lycée, à la fac. Bref, nous apportons à « l’œuvre de notre redressement moral » une application particulière et d’autant plus impressionnante qu’elle tranche avec notre laisser-aller habituel en matière de religion.

Mais, nous sommes-nous demandé ce à quoi, pendant ces heures d’effort spirituel et moral de notre part, Dieu S’occupait Lui-même dans Sa grandeur infinie, et ce qu’Il pensait de notre misérable démarche, Lui pour qui mille ans sont comme la journée passée, et nos personnes comme des vermisseaux qui se tortillent lamentablement à la surface d’une planète qui ne représente pas même le milliardième de l’univers ?

Des midrashim nous disent qu’Il rit ; d’autres qu’Il prie ; d’autres encore qu’Il nous juge ; d’autres enfin qu’Il se tait. Pour ma part, j’aime à penser qu’en cette journée si particulière du Kippour, Il prie. Mais vers qui va Sa prière ? De quoi est-elle faite ? Pouvons-nous l’entendre ? – A titre tout à fait exceptionnel, j’ai décidé de vous livrer un extrait tiré à part du livre de prières que Dieu utilise lorsqu’Il s’adresse à son peuple au jour de Kippour. [Les droits de reproduction étant réservés, je vous demanderai de n’en faire état qu’avec les mentions habituelles relatives aux droits d’auteur.]

« Ô mon peuple je viens vers toi en ce soir de Kol-Nidré pour te dire que tous les vœux, les promesses que je t’avais faits depuis l’année dernière et jusqu’à ce Kippour sont nuls et non avenus. Certes, j’avais décidé de ne plus t’accabler d’épreuves liées à ta fidélité à ma loi. Je t’avais demandé pardon pour tout ce que tu endures à cause de moi et pour la sanctification de mon Nom. J’avais abondamment regretté que mon élection ait été la cause de tant de malheurs et de souffrances pour toi de la part des autres nations. J’avais juré de te protéger de leur vindicte et de te réserver un sort meilleur. J’avais affirmé avoir entendu tes gémissements du sein de l’enfer où te confinent ceux qui te haïssent. – A quoi bon, diras-tu, prendre chaque année les mêmes engagements pour ne pas les tenir ? Je t’affirme que je suis sincère à chaque fois que je prends ces résolutions vis-à-vis de toi sur qui repose tout mon projet pour l’homme. Hélas, tes semblables ne l’entendent pas ainsi et s’acharnent sur les valeurs que je t’ai fait endosser au Sinaï. Aussi, pourquoi, seul parmi les nations, t’être engagé inconditionnellement à me suivre en tout temps et en tout lieu ? Ma tâche eût été plus aisée si tu n’avais pas apporté tant d’enthousiasme et d’obstination à suivre mes préceptes ! Mais comment t’en vouloir alors que c’est exactement ce que j’attendais de toi ? Aussi j’implore ton pardon, tant pour mes manquements de l’année écoulée que pour ceux de l’année à venir. Que dis-tu ? Pourquoi ta clémence s’étendrait par avance à mes défaillances prévisibles ? Mais, parce que je SAIS que ton alliance avec moi te condamne à travers l’histoire à être objet d’opprobre jusqu’au jour lointain où les hommes reconnaîtront enfin ta lumière et ta mission.

Ô mon peuple, tu attendais de moi que je sois un Père et un Roi, un pasteur. Je n’ai été ni l’un ni les autres. Je t’ai livré en pâture à des hordes cruelles ; des loups t’ont dévoré sans que j’intervienne. Pourtant tu t’écriais כי עליך הרגנו כל היום נחשבנו כצאן טבחה, « Car pour Toi nous sommes tués tout le jour, nous sommes comptés comme des bêtes d’abattoir » (Psaumes 44:23). Je n’ai pas eu égard à tes petits qu’on t’arrachait à la mamelle, à tes jeunes gens qu’on massacrait, tes jeunes filles qu’on violait, tes vieillards qu’on tirait de leurs lits d’hôpitaux, tes familles chassées de leurs foyers pour être jetées sur les routes de l’exil ou, pire encore, pour être entassées dans des wagons à bestiaux en direction de Pitchipoï, terminus de leurs existences terrestres. Je haïssais, ai-je dit, l’odeur de tes antiques sacrifices, et pourtant j’ai accepté celle de ton Holocauste. J’ai déserté le ciel d’Auschwitz et des autres hauts-lieux où des bourreaux vous ont sacrifiés en une effrayante manière d’idolâtrie. Je n’ai pas arrêté le geste de ceux qui vous égorgeaient comme je fis pour Abraham ; je n’ai pas ouvert la mer comme pour tes ancêtres au sortir de l’Egypte ; je n’ai pas soutenu tes bras comme ceux de Moïse contre Amalek ; je n’ai pas arrêté le cours du soleil comme pour Josué ; je n’ai pas envoyé une Esther ou un Juda Maccabée, et même lorsqu’il s’en est levé je n’ai pas permis qu’ils mettent fin à ta destruction. J’ai même laissé des « rabbins » prétendre que tout cela était un châtiment pour des manquements imaginaires à tes devoirs religieux.

Ô mon peuple, à cause de tout cela et tant d’autres choses dont la liste serait infinie, j’ai manqué à l’amour que tu m’avais témoigné lors de ta sortie d’Egypte que, par la bouche de mon serviteur Jérémie, j’avais pourtant décrit ainsi : זכרתי לך חסד נעוריך אהבת כלולתיך לכתך אחרי במדבר בארץ לא זרועה, « Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, ton amour au temps de tes fiançailles, quand tu me suivais dans le désert, dans une terre non ensemencée » (2:2). Aujourd’hui, en ce jour du Kippour où tu te prives de toute joie et de tout plaisir pour implorer mon pardon, comment ai-je pu oublier toutes ces promesses que je t’avais faites et que je n’ai pas tenues ? Tel Jonas, je me suis affligé pour des choses qui ne le méritaient pas, et j’ai ignoré des choses tellement plus importantes. Je t’ai laissé continuer de m’aimer alors même que j’avais rompu l’alliance qui nous unissait. J’ai laissé croire à d’autres peuples que je t’avais abandonné. Et de fait, tu l’as cru également. Comment pourrais-je réparer mes défaillances à ton endroit, panser tes plaies, consoler tes endeuillés ? Je suis Dieu et je ne peux ni jeûner, ni me mortifier. Je ne peux même pas réunir les témoins que prévoit notre tradition lorsqu’un homme veut se faire pardonner par son semblable. Je n’ai pas de semblables et je n’ai pas la ressource de la teshouva, du repentir, que j’ai prévue pour les humains. Aussi, à l’heure où, demain, tu égrèneras tes martyrs, je te demande, ô mon peuple, de me réintégrer au sein de ta foi défaillante. Je reconnais mes trop nombreux silences, mes multiples éclipses aux moments les plus durs de ta vie de peuple. Je te reconnais le droit de m’interpeler inlassablement pour ce que j’ai laissé faire au nom d’un libre-arbitre de l’homme que j’aurais dû limiter lorsqu’il s’exerçait aussi cruellement. Je sais combien ton histoire a été douloureuse alors qu’elle aurait dû être glorieuse. Je sais combien tu m’es resté fidèle, ô mon peuple, envers et contre tout. – Au moment de la Neïla, de la clôture des portes de la miséricorde et du pardon, je te demande simplement de m’accepter à nouveau parmi les tiens, ceux dont la foi n’a jamais douté, comme ceux qui ne croient plus en moi mais dont je voudrais les persuader que je veux rentrer dans mon alliance avec l’homme à travers mon peuple Israël que je n’ai pas cessé d’aimer malgré les accrocs à notre ketouba, notre union éternelle. »

Daniel Farhi.