La suite de mes aventures avec le nettoyeur nigérian qui mène et gère mes tâches ménagères.

Salomon ne m’a pas sourit quand il est entré aujourd’hui, il était inquiet. Je lui ai proposé un café, il m’a répondu qu’il n’avait pas soif et s’est affairé rapidement à se changer et à commencé son travail.

Il soulève tout de suite les tapis, les uns après les autres, les pend sur la terrasse, commence par nettoyer la chambre à coucher alors que moi je commence à respirer. Quand je vois le sérieux et l’application avec lesquels il fait son travail, je suis admiratif, mes yeux brillent, j’apprécie le moment.

Je pourrais le voir effectuer un travail identique, avec même plus d’assiduité encore, pour autant que cela se passe chez mon voisin, je ne m’en serais pas ému le moins du monde. Mais là, les miracles qu’il produit se passent dans mon salon, sous mon canapé, dans ma baignoire, derrière mon armoire à chaussures (depuis que je l’avais monté celle-là je ne l’approchais plus trop de peur qu’elle se décompose, c’est vrai que j’avais perdu en chemin un clou ou deux). Aujourd’hui elle tient debout et est toute propre. Des petits miracles qui changent la vie.

Alors que j’enlève mes chaussettes pour ne pas les mouiller en essayant de me frayer un chemin vers la cuisine, au moment où nos regards se croisent il me lance sur un ton direct : -« Pourquoi est-il si difficile de respecter les dix commandements ? »

Pour lui répondre, je vais devoir me mouiller. Lui, continue de racler comme si de rien n’était, j’en profite pour sortir la poubelle et pour prendre une profonde bouffée d’air. Le plus impressionnant avec Salomon, ce n’est pas l’efficacité de son travail, c’est la franchise de ses questions. Ne voulant pas trop m’aventurer sur ce terrain glissant je préfère lui répondre par une question : « S’il est si dur pour nous de respecter un seul commandement, comment pourrions nous nous en sortir avec 10 ? »

Il se redresse, me fixe dans les yeux en s’appuyant sur le bâton de la raclette, et me dit « dommage que nous soyons si petits, le monde serait tellement différents si nous les respections. » Je baisse mon regard, comme pour acquiescer, il venait de dire vrai.

Pendant qu’il déplace les meubles du salon, je range les objets du tiroir de ma table de nuit, ce que je ne fais jamais et pense même être parfaitement superflu. Cela me procure le sentiment de me rendre utile, de lui venir en aide.

Sur le chemin du retour, nous sommes à deux dans ma voiture et il m’attaque avec une question bien plus complexe : « Comment est-il possible qu’un juif soit arrogant ? Vous n’êtes pas censé être le peuple choisi pour être l’élite, l’exemple des nations ? »

Il vient de frapper fort, je suis vite pris par une émotion, que j’ai du mal à décrire, un étrange mélange de gêne et de fierté, qui n’arrive pas à aboutir sur un ressenti précis, ma gorge se noue, je ne sais quoi lui dire. On s’approche de la fin du voyage, je vais devoir lui répondre, je n’ai malheureusement pas d’arguments qui puissent être convaincants, je décide de me rendre :

– « Salomon, tu as mille fois raison, le juif est censé être cet humble serviteur de l’infini, effaçant sa propre personne et avalant sa fierté, pour mieux pouvoir honorer l’alliance qu’il a conclu avec l’éternel.

– L’Israélien, lui malheureusement oublie si vite le rôle qui lui incombe ! » me dit Salomon visiblement déçu.

Il venait de me remettre face à mes responsabilités. Ce n’est pas seulement les meubles de ma maison qu’il aura remis en place ce jour-ci !

Je le dépose à la station de train, il descend de la voiture… je reste seul avec mes pensées.