Les discussions avec Salomon sont toujours des plus passionnantes. Il est curieux et insatiable, veut toujours savoir plus, s’intéresse à mon avis et me demande toujours des explications, des exemples, des conseils.

Salomon vient du Nigeria, il a 40 ans et trois enfants, il vit depuis huit ans en Israël. Il nettoie des appartements à Tel Aviv et gagne mieux sa vie que moi, il travaille aussi trois fois plus et pourtant il vit dans un taudis dans les quartiers mal famés du sud de la ville. Avec Salomon tous les sujets peuvent être abordés, politique, histoire, religion, il n’a pas toujours l’impression de maîtriser son sujet mais c’est aussi pour cela qu’il questionne tant, il n’a pas envie de rester coincé « derrière, » il veut faire partie de ceux qui savent, de ces gens qui pensent et qui font avancer le monde.

Pour ma part, je me trouve souvent embarrassé car je ne sais pas grand chose à vrai dire. J’aimerai bien pouvoir l’aider dans sa quête, contribuer à sa perpétuelle recherche de science et de savoir. Mon avis est habituellement fort tronqué, erroné, ce n’est que mon point de vue après tout, peu de gens pensent comme moi.

L’intérêt qu’il manifeste à toujours avoir besoin d’entendre mes propos et mon avis a fini par me donner la sensation que j’allais réellement réussir à l’abreuver d’une précieuse goutte de connaissance sans pour autant assouvir complètement son intarissable soif de savoir.

Lundi dernier, il était à peine rentré dans mon appartement qu’il me demande à brûle pourpoint, pourquoi les juifs ont arrêté de croire en la venue du messie. Sans attendre ma réponse, il se précipite en dessous de mon évier pour y saisir un torchon et des produits dégraissants, sans se retourner, il commence à récurer ma cuisinière.

-Bonjour Salomon, je suis content de te voir, tu veux un café ? Je lui propose gentiment comme j’en ai pris l’habitude lorsque que je reçois un hôte

-Le messie est il mort dis-moi ? Je ne vous comprends plus vous les juifs. Me rétorque-t-il avec entrain et détermination.

C’est alors qu’une profonde conversation s’engage sur l’idée de rédemption dans le judaïsme, depuis ses origines jusqu’à l’ère moderne.

Il ne lâche rien, il veut percer le mystère. Alors qu’il s’applique à nettoyer la gazinière, prenant le soin de démonter les pièces une par une pour pouvoir mieux les poncer, je lui prépare un café tout en m’emballant dans des envolées hasardeuses sur le manque de fois dans la société israélienne d’aujourd’hui. C’est alors qu’il me confie qu’il était fort surpris de voir que si peu de gens étaient croyants en Israël, lui qui pensait trouver ici le peuple élu, le peuple du livre.

Je lui sers son café qu’il boira avec beaucoup de lait et peu de sucre, je n’ai maintenant plus rien à faire dans la cuisine, alors qu’il continue de ranger en s’affairant sur les plats laissés dans l’évier. Je me sens en l’espace d’un instant inutile, je me tiens debout immobile, je commence à ordonner le désordre, qui chez moi ne se trouve jamais loin, comme si aucune raison ne pourrait justifier qu’il travaille dans ma cuisine pendant que je reste là à le regarder.

Je le paye pour faire son travail après tout, ou plutôt mon travail, à cet instant il me semble bizarre que je doive payer quelqu’un pour venir nettoyer mon propre appartement, comme si je n’étais pas capable de garder ma maison propre et rangée. Dans ma tète commence un dialogue intérieur, je ne vais tout de même pas travailler avec lui alors que je suis en train de le payer, d’un autre côté c’est ridicule de rester planté ici à discuter avec lui pendant qu’il fait mon travail. Comme si il n’y avait pas de logique à rester ici mais aucune raison non plus d’aller ailleurs à ce moment.

Une fois qu’on se met à discuter avec Salomon, le sens des priorités est bouleversé, le temps pourrait presque s’arrêter, car je n’ai nulle part d’autre ou aller.

Je me suis donc aussi fait un café, que j’ai bu noir, j’ai continué à ranger et discuter avec lui jusqu’à ce que mon téléphone sonne, et que ma fiancée me rappelle à l’ordre, le frigo était vide, il était de mon devoir de le remplir.