Les dirigeants américains ont imprudemment laissé filtrer, le 9 novembre, des informations sur la possible élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi dans un raid mené la veille par les Etats-Unis au nord de l’Irak. Baghdadi, qui s’est proclamé « calife Ibrahim » en juillet 2014 à Mossoul, est réapparu dans un enregistrement audio, le 13 novembre, proférant de nouvelles menaces à l’encontre de la coalition laborieusement mobilisée contre lui.

En accompagnement de ces menaces, Daesh (l’acronyme arabe de l’Etat islamique) a annoncé le 16 novembre avoir assassiné par décapitation un de ses otages, de nationalité américaine, Peter Kassig, âgé de 26 ans.

La conversion de Kassig à l’islam, comme celle de James Foley avant lui, n’a en rien retenu les bourreaux, démontrant une fois de plus le caractère aussi pervers qu’erroné de l’association de Daesh à la religion musulmane.

La mise à mort de ce cinquième otage anglo-saxon depuis août dernier a engendré la désormais rituelle vague d’indignation et de condamnations, sur fond de commentaires soi-disant autorisés sur Daesh, le djihad et la barbarie.

Une fois de plus, les médias occidentaux font parfaitement le jeu de Baghdadi, valorisant sa confrontation avec l’Occident et occultant sans merci la réalité du peuple syrien, de ses souffrances et de ses luttes.

Personne en effet ne parle plus de l’intensification sauvage des bombardements du régime Assad à l’encontre des zones tenues par les forces révolutionnaires, zones dont elles avaient pourtant expulsé depuis janvier 2014 les commandos de Daesh.

Personne ne mentionne plus les efforts patients et obstinés d’organisation démocratique des zones « libérées », mais toujours vulnérables aux « barils » du despote, ces containers de TNT bourrés de grenaille qui ont fait des milliers de morts dans la seule ville d’Alep au cours des derniers mois.

Vous n’avez sans doute jamais rien lu sur ce « Conseil des révolutionnaires d’Alep » qui vient de se former en coalition des différents comités de quartier. Il a pourtant repris en main les principaux services publics de la ville. Il assume surtout les fonctions de justice, en lieu et place des tribunaux institués par les milices au nom d’une interprétation plus ou moins leste de la charia. La révolution syrienne continue dans l’indifférence générale.

Tout le monde semble avoir intérêt à régler sa partition et à caler sa communication sur celle de Daesh, toujours en initiative : Obama est bien déterminé à léguer à son successeur la guerre contre Daesh comme Bush lui avait légué la double guerre en Irak et en Afghanistan ; Poutine profite de la mobilisation occidentale au Moyen-Orient pour négocier au moindre coût sa déstabilisation de l’Ukraine.

L’Arabie et l’Egypte, tout à leur rage « éradicatrice » contre les Frères musulmans, assimilent allègrement leur opposition intérieure à l’épouvantail Daesh ; l’Iran enrôle des esprits paresseux prêts à célébrer son rôle fantasmatique de « gendarme » de la région; Israël semble se féliciter de l’enlisement dans le conflit syrien du Hezbollah, ainsi détourné de sa frontière nord ; quant à Assad, il jubile en son palais, confiant dans sa « victoire » et son destin.

Tout le monde y trouve son compte, à l’exception des Syriens et des Européens. Les Syriens, dont deux cent mille ont déjà péri, ont dû fuir leurs foyers pour la moitié d’entre eux. Ce déplacement de population sans précédent au Moyen-Orient s’aggrave chaque jour. Quant aux Européens, ils risquent fort d’être la cible d’une campagne terroriste de Daesh, le jour où Baghdadi en aura décidé ainsi.

Le battage médiatique autour de Baghdadi a pourtant laissé dans l’ombre, jusqu’à ce jour, un point essentiel de sa biographie : sa détention prolongée dans une prison gérée par les forces d’occupation américaine en Irak. La seule certitude porte sur le lieu de détention, Camp Bucca, non loin de Bassora. Mais les dates divergent ensuite sérieusement.

Une partie de la presse outre-Atlantique affirme que Baghdadi a été détenu durant pas moins de quatre ans, de 2005 à 2009. Elle s’appuie sur le témoignage de l’ancien commandant du camp Bucca, qui a supervisé le transfert des détenus aux autorités irakiennes dans le cadre de la fermeture de la prison. La droite républicaine n’a dès lors pas tardé à accuser le président Obama d’avoir libéré le terroriste désormais le plus recherché du monde.

Le Pentagone a répondu en affirmant que Baghdadi (de son vrai nom Ibrahim al-Badri al-Samarraï) n’a été détenu « que » moins d’un an au camp Bucca, de février à décembre 2004, avant d’en être libéré sans condition.

Cette date est capitale pour exonérer l’administration Obama d’une telle libération. Elle permet aussi de mieux comprendre comment Baghdadi a pu prendre le contrôle de la branche irakienne d’Al-Qaida (le futur Daesh) en avril 2010.

2004 ou 2009, on aimerait en savoir plus sur cette détention du « calife de la terreur », car on imagine que des traces administratives demeurent de chaque séjour au cœur de la machine pénitentiaire de l’armée américaine.

Un telle investigation serait d’autant plus salutaire qu’elle permettrait de contenir les « théories du complot » dont la région est friande et qui font de Daesh une créature des Etats-Unis pour affaiblir encore plus les Arabes et les Musulmans.

L’énormité de la bourde américaine s’agissant de Baghdadi n’est pas sans précédent. J’avais raconté dans ma « Véritable histoire d’Al-Qaida » comment l’actuel chef de l’organisation, Ayman Zawahiri, avait été détenu durant de longs mois de 1996 par la sécurité russe au Daghestan, avant d’être relâché sans que sa véritable identité ait été percée à jour.

L’ampleur de la menace réelle de Daesh et le danger d’un « 11-Septembre européen », sur lequel je ne cesse de mettre en garde, devraient pousser à une exigence de vérité sur l’organisation de Baghdadi.

Que les uns et les autres avouent ce qu’ils ne savent pas (et cette ignorance est très largement partagée). Mais que toute la lumière soit faite, entre autres, sur la détention de Baghdadi dans une prison américaine.