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Pyromanes et brassards blancs

Un émeutier masqué brandissant un drapeau palestinien au milieu d'une manifestation contre le « coût élevé de la vie », à Paris, le 17 octobre 2026, dans un contexte de troubles nationaux en France. (Crédit : Kiran Ridley/AFP)
Un émeutier masqué brandissant un drapeau palestinien au milieu d'une manifestation contre le « coût élevé de la vie », à Paris, le 17 octobre 2026, dans un contexte de troubles nationaux en France. (Crédit : Kiran Ridley/AFP)

Écrasant résolument la concurrence dans une campagne parfaitement huilée, Jean-Luc Mélenchon s’exprime presque chaque jour partout en France et en ligne, à travers une stratégie d’omniprésence très mobile. Quand c’est dans les locaux de LFI, il réagit à l’actualité derrière un pupitre, dans une série intitulée « Le moment politique » : Il invective, lance des boules puantes ou convoque ses sympathisants pour des actions, sous les applaudissements de militants enthousiastes. Bien entendu la capsule vidéo de l’extrait sélectionné est reprise ensuite par les chaines d’infos, qui n’en finissent pas d’être fascinées par ses discours, comme un petit animal paralysé par la peur face à un boa constricteur.

Comment devait-il réagir, après la journée de violences insupportables du 17 octobre où l’on a vu des attaques à coups de mortier d’artifice et de pavés contre les forces de l’ordre, qui ont eu un millier de blessés ; des saccages de bâtiments publics dont la destruction de la mairie de Limoges ; et le pillage de milliers de commerces ? Mélenchon a systématiquement renvoyé la responsabilité sur le gouvernement, en invoquant un pourrissement voulu, une répression inadmissible, une incompétence de la police et un bilan économique désastreux. Il a aussi défendu le caractère majoritairement pacifique de la mobilisation et son succès, ce qui a d’ailleurs été le premier élément de langage de LFI, ignorant d’abord les violences qui allaient épouvanter le pays : dès l’après-midi de ce jour funeste, le député Paul Vannier publiait, comme autant de cartes postales ensoleillées, une mosaïque de photos des cortèges accompagnée de ce texte : « Pendant que les chaînes dites d’infos squattent place de la République, le peuple défile en masse partout dans le pays. »

Trois jours après, « le vieux sage » Mélenchon prenait date pour la nouvelle journée d’action du 24 octobre, en disant : « Insoumises et Insoumis, vous êtes tous réquisitionnés. Tous, on vous mettra un brassard blanc et vous aiderez ce samedi les jeunes à défiler tranquillement. » Un gros clin d’œil à ses supporters, reprenant mais selon une autre procédure le message des manifestations lycéennes où l’on a vu ses députés, reconnaissables avec leur écharpe tricolore, s’interposant face aux policiers : ces images disaient en filigrane, nous sommes la seule force politique présente dans la rue ; et nous protégeons les victimes (jeunes, révoltés) contre la violence gratuite de ce gouvernement. Notons au passage un autre message, subliminal celui-là : cette présence, identifiable par des brassards ou des écharpes, peut être vue comme l’annonce d’un défilé de la victoire une fois Mélenchon entré à l’Élysée.

Le leader de l’extrême-gauche française, Jean-Luc Mélenchon, participant à une manifestation contre la publication par le gouvernement du projet de budget pour l’année prochaine, à Paris, le 29 septembre 2026. (Crédit : Teresa Suarez/AP)

On le sait, dès le soir de la journée d’émeutes, le gouvernement (à commencer par le Premier ministre Lecornu et le ministre de l’Intérieur), la droite et le RN ont accusé LFI d’attiser les tensions, de ne pas condamner clairement les casseurs et d’être politiquement responsable du chaos. Mais, rapidement, les principaux médias se sont retrouvés sur une musique consensuelle : oui, l’ultra-gauche a inspiré ou participé directement aux violences ; mais la France Insoumise – longtemps cataloguée « à gauche » et pas à l’extrême gauche par un Conseil Constitutionnel bien frileux – cela n’a rien à voir ; Mélenchon croit en la démocratie, la preuve il est candidat et sera probablement présent cette fois-ci au deuxième tour. Bien entendu on a aussi entendu d’excellents journalistes et politologues se relayer pour donner une caution savante à cette affirmation ; ce sont les mêmes, jamais ou presque contredits sur nos télévisions, qui condamnent les « dérapages » antisémites du vieux politicien ; mais refusent de dire, preuves à l’appui (et elles existent), que LFI, principale force politique de la gauche, contribue puissamment à la banalisation de la haine anti-juive.

Actons du fait que le leader insoumis et ses lieutenants n’ont pas directement dirigé un début d’insurrection le 17 octobre : ils n’en sont pas accusés, et c’est une diversion de dire que c’est le cas. Mais on les accuse, et c’est déjà grave, d’avoir soufflé sur les braises depuis longtemps, bien avant la crise sécuritaire que nous vivons.

Pour l’affirmer, il faut donner ces citations datées et qui peuvent être vérifiées. Voici donc une sélection des propos du candidat à l’élection présidentielle.

Discours du 18 mars 2012 place de la Bastille, citant la constitution de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » 7 octobre 2012, à propos des élections au Venezuela dirigé d’une main de fer par son idole Chavez : « Il ne s’agit plus de construire une avant-garde révolutionnaire mais de faire d’un peuple révolté un peuple révolutionnaire. La conquête de l’hégémonie politique a un préalable : il faut tout conflictualiser. Il faut conquérir le pouvoir et l’exercer de façon révolutionnaire. Créer un parti de la Révolution. » (Des propos qui n’annoncent pas vraiment le respect des institutions et de la Constitution). Au début de la crise des Gilets Jaunes (tweet du 22 novembre 2018) : « La Constitution révolutionnaire de 1793 prévoyait que l’insurrection était un droit. Et même un devoir. Tel est le tempérament du peuple français. » (Notons en passant que les dirigeants révolutionnaires instituant la Terreur les mois suivants ne l’ont jamais appliquée). Au moment des émeutes ayant suivi la mort de Nahel (tweet du 28 juin 2023) : « Les chiens de garde nous ordonnent d’appeler au calme. Nous appelons à la justice. » « L’école, il ne faut pas y toucher, la bibliothèque, le gymnase, tout ce qui est à nous tous, qui est notre bien commun. » (Implicitement : les incendies du reste sont légitimes). Fête de l’Humanité (15 septembre 2023) : « Abattez la citadelle. N’écoutez jamais personne qui vous dira de reculer, de céder. Fête de l’Humanité 2026 : « Toute la société française doit connaître une phase de révolution citoyenne, c’est-à-dire qu’on doit retrouver l’intervention populaire, le contrôle populaire, la défense de la révolution citoyenne. » Rappelons pour finir ces citations, ce qu’a dit le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko : « La violence, à un moment donné, peut être légitime ».

Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis et membre du parti d’extrême-gauche « La France Insoumise » (LFI), posant aux côtés de ses partisans lors d’une manifestation organisée en marge du congrès du parti d’extrême-droite « Rassemblement National » (RN), à Orléans, en France, le 24 octobre 2026. (Crédit : Teresa Suarez/AP)

Nos compatriotes n’ont pas vraiment pris le temps de compiler tous les propos exacts des Insoumis et de leur chef, mais ils réalisent en majorité l’influence délétère de tels propos. Un sondage Elabe pour BFM (1) révèle que deux Français sur trois estiment que les prises de position de Jean-Luc Mélenchon et de La France Insoumise ont contribué à créer un climat favorable aux violences. Mais il révèle aussi d’autres chiffres, illustrant bien les fractures à la fois politiques et générationnelles. Ainsi, à propos des violences du 17 octobre, 91 % des Français déclarent les condamner et 24 % les comprendre. La condamnation est largement majoritaire dans tous les électorats et catégories de la population. La compréhension de ce phénomène atteint 39 % chez les 25-34 ans, 51 % chez les 18-24 ans et 77 % chez les sympathisants de La France insoumise. Ces derniers chiffres sont assez effrayants, car ils montrent que la majorité de l’électorat LFI n’est pas révoltée par ce qu’ont fait les pilleurs et incendiaires ce jour-là ; rapporté aux millions de personnes résolues à voter Mélenchon, cela représente du monde pour envisager une insurrection, dans les six mois précédant l’élection présidentielle ou après.

Mais c’est le soutien de la jeunesse qui fait particulièrement peur. D’autres sondages révélaient que la moitié des nouveaux électeurs depuis 2022 prévoient de voter Mélenchon, or c’est le calque parfait de ceux qui « comprennent » la violence du 17 octobre. C’est aussi la partie de la population où l’antisémitisme a le plus progressé, comme je m’en inquiétais déjà il y a près de deux ans (2) ; et – tout étant lié – qui est la plus radicale dans son rejet d’Israël, le drapeau palestinien ayant été régulièrement brandi dans tous les manifestations lycéennes, mais depuis longtemps aussi à l’Université, où les étudiants juifs sont ostracisés et font profil bas. Mais cela ne date pas de cette crise aigüe ou des mois précédents : une étude datant de 2021 et portant sur un large échantillon (3) analysait en détail cette acceptation inquiétante de la violence par une partie de la jeunesse. Ainsi, si on se réfère aux chiffres de l’époque, 22% trouvaient ainsi justifié (tout à fait ou plutôt) « d’user de la violence pour protester, exprimer sa colère ou défendre ses idées » ; et dans les moyens jugés acceptables figuraient affronter la police, ou s’attaquer à des élus.

Alors que des affrontements éclatent place de la République à la suite d’une manifestation non autorisée, des personnes tentent de briser la vitrine d’un magasin Snipes près de Châtelet-Les Halles, à Paris, le 18 octobre 2026. (Crédit : Matthieu Rondel/AFP)

Reprenant cette étude, une note publiée le 20 octobre par l’institut Telos (4) dit que « Trois matrices orientent vers l’acceptation d’un certain degré de violence politique : une filière proprement politique, une filière économique et sociale et une filière territoriale et d’origine. ». La filière politique indique un maximum de tolérance à la violence chez les jeunes proches de LFI. La filière économique se manifeste par le fait que les jeunes en grande précarité financière montrent une tolérance plus élevée pour la violence, population qui a dû constituer une bonne partie des pilleurs ; ne tombons pas dans l’angélisme non plus, car certains casses parfaitement préparés contre des boutiques de luxe relevaient aussi du banditisme en bande organisée. Enfin, la dernière filière a été surtout retenue par ceux qui souhaitent ethniciser les émeutes. Or opposer des émeutiers d’origine maghrébine ou africaine à des victimes « blanches » est une contre-vérité du terrain, en pensant à la diversité en miroir des forces de l’ordre ; ou aux nombres de boutiques détruites appartenant aux mêmes minorités. Mais en vérité, on retrouve à nouveau la France Insoumise derrière la fureur des factieux s’étant attaqué aux symboles de l’État. Comme écrit très justement dans cette note, « Jeunes d’origine étrangère et jeunes musulmans, qui se recoupent en grande partie, sont assez massivement persuadés d’être victimes, en tant que groupe religieux ou ethnique, d’un ostracisme foncier et permanent de la société française et de ses institutions. » Cette conviction a été confortée par les discours réguliers de la France Insoumise, présentant systématiquement ces minorités comme des victimes, tandis que la France serait éternellement responsable des crimes de la colonisation (5) ; par la complaisance affichée envers le Hamas et la campagne martelée sur les réseaux sociaux contre « Israël, pays génocidaire » ; et, surtout, par le refus absolu de nommer les responsables des attentats islamistes meurtriers, tout en n’ayant aucun complexe à s’afficher en compagnie de figures de l’islam politique.

Ma dernière référence – à lire d’urgence ! – est le long article de Benjamin Sire publié le 21 octobre sur le site « Les électrons libre » (6). Titré « Qui veut la peau de la présidentielle ? ». Il fournit des informations très riches sur la déstabilisation de la France, dans l’espace numérique et avec des jeunes servant de relais ou d’idiots utiles, et où sont à la manœuvre la Russie, l’Algérie et l’Iran ; trois alliés dans les crises géopolitiques qui fracturent le monde, et là aussi il faut compter sur nos grands médias pour ne pas en parler. De son côté et au-delà de son numéro de guignol, agitant selon les jours des brassards blancs ou des appels à la rébellion, Jean-Luc Mélenchon est parfaitement lucide sur le fait que Marine Le Pen devrait gagner dans un deuxième tour où il serait qualifié. Il sait aussi que cela sera sa dernière campagne, mais il veut plus et mieux : la révolution, rêvée dans ses années de jeune trotskiste, devient un objectif atteignable dans une France au bord de la banqueroute ; où les « partis de gouvernement » brillent par leur faiblesse ; et où la population est profondément déprimée. Plusieurs « 17 octobre » dans l’intervalle nous séparant du premier tour de la présidentielle, des émeutes généralisées à l’annonce de sa défaite, puis un scénario où pour faire balancier la gauche gagnerait les législatives qui suivraient : tout cela peut très bien finir en vraie crise de régime ; et à sa prise de pouvoir, dans la rue à défaut des urnes.

 

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre". Chroniqueur sur le site "La Revue Civique". Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019). Vice président (2012-2024) de la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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