Dans le film Le prénom, Pierre (Charles Berling) et Vincent (Patrick Bruel) se disputent au sujet du prénom que ce dernier a choisi pour son futur fils: Adolphe. Pour Vincent, il s’agit de rendre hommage au « plus grand héros romantique de la littérature française du XIXe » (Adolphe, de Benjamin Constant), une référence que Pierre, pourtant grand amateur de littérature, ne goûte que très peu: pour lui, le prénom Adolphe fait immanquablement penser au Führer. Et peu importe la différence d’orthographe: les deux étant phonétiquement similaires, « Adolf a tué Adolphe ».

Alors que la tension monte, les arguments s’enchaînent. Et lorsque Pierre déclare que vouloir appeler son fils comme Hitler doit être considéré comme « un acte fasciste, une profession de foi », Vincent lui rétorque qu’il s’agit au contraire, à l’exemple de Charlie Chaplin dans Le dictateur, de se réapproprier le prénom du Führer afin de mieux le combattre:

« Toi, avec ton attitude simpliste, tu tends à en faire un mythe, une icône indépassable; tu le déifies presque. […] Mon fils sera un type formidable; il mettra à mal le fascisme; il arrachera à Hitler son monopole et le fera tomber du piédestal où tu l’as mis. »

Au-delà du caractère surréaliste et burlesque de ce dialogue, il me semble que l’argumentaire développé par Vincent peut parfaitement servir à expliquer deux aspects de la fête de Purim, à savoir: le commandement de s’enivrer et la coutume de se déguiser.

L’enseignement essentiel de la fête de Purim se trouve résumé dans l’expression hébraïque « venahafoch hu » qui traduit l’idée d’un retournement complet de situation. Cette notion est l’idée centrale développée dans le Livre d’Esther et le mois de Adar y est décrit comme « le mois où leur tristesse s’était changée en joie et leur deuil en fête » (1). Mais à quoi est dû ce retournement de situation ? Le grand intérêt du Livre d’Esther réside dans la manière dont les faits sont décrits et qui laisse au lecteur différentes possibilités d’interprétation.

L’absence de toute mention de Dieu dans le récit, ainsi que l’enchaînement apparemment naturel des différents événements, plaident en effet pour une lecture « à l’échelle humaine » dans laquelle Mordechai et Esther se révèlent être de grands stratèges capables de retourner à leur avantage une situation initialement fort mal engagée. Leur stratégie, reposant sur un grand nombre d’inconnues, est certes risquée; mais ils savent tirer profit des atouts que le hasard place dans leur jeu et cela se révèle payant.

Une seconde manière de lire l’histoire de Mordechai et Esther, cependant, voit plus loin que cette stratégie et cette succession d’événements dus au hasard. En effet, si nos Sages ont institué la fête de Purim, c’est qu’ils ont considéré qu’il était possible de voir, à travers une série d’événements à première vue anodins, la « main de Dieu » en action. Et c’est pour célébrer ce « miracle caché » que nous relisons chaque année la Meguilat Esther, dont le nom – qui signifie littéralement: rouleau d’Esther – peut également se comprendre comme « le dévoilement de ce qui est caché ».

La fête de Purim est donc celle du double sens et du sens caché, jusque dans le nom même du livre que nous lisons à cette occasion. Mais percevoir ce double sens n’est pas évident: pour réussir à dépasser l’explication a priori naturelle des événements que nous voyons et à y percevoir l’action divine jusque dans les moindres détails, il est nécessaire de parvenir à un état dans lequel la vue se fait trouble, puis double. C’est pourquoi nous nous enivrons, d’après nos Sages,  « jusqu’à ne plus percevoir la différence » entre l’action de Mordechai et celle de Haman: ne plus percevoir cette différence signifie comprendre que ces deux actions font toutes deux partie d’un même plan divin !

Il ne s’agit donc pas de « boire pour oublier » mais, bien au contraire, pour nous élever à un niveau de conscience nous permettant de percevoir la source réelle de chacun des événements ayant mené au sauvetage des Juifs. Et lorsque nous parvenons à ce degré de compréhension, nous le manifestons par notre habillement: le déguisement de Purim, loin d’être une simple coutume folklorique, est en réalité l’expression la plus évidente du message principal de la fête: Dieu « se déguise » pour agir au cours de l’Histoire; et il nous appartient de Le retrouver, de Le dévoiler, derrière Son déguisement.

Mais ce niveau de conscience, auquel nous essayons de parvenir, ne doit pas être limité à l’histoire de Mordechai et Esther. Et si nous ne nous enivrons qu’à Purim, l’effet ressenti doit quant à lui nous accompagner tout au long de l’année, nous permettant ainsi de comprendre que chacun des événements que nous vivons quotidiennement prend sa source dans le plan divin.

C’est peut-être également le message (involontairement) délivré par le dialogue du film Le prénom, rapporté plus haut: laisser Adolf tuer Adolphe, c’est en faire le vainqueur d’une Histoire dans laquelle Dieu n’a pas son mot à dire; mais se déguiser en Adolf pour mieux le combattre, c’est agir à l’image d’Esther – qui prend les habits de la reine et ne dévoile sa véritable identité qu’au moment opportun – et de Mordechai – qui, bien qu’en totale opposition à Haman, finira par prendre sa place et… ses habits ! Et agir de cette manière, c’est permettre au plan divin de se réaliser.

Faut-il en conclure que le meilleur déguisement pour Purim serait celui d’un officier SS ? Cela mérite réflexion… autour d’un verre de vin, bien sûr !

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(1) Esther IX, 22