« Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume; ces gens ont des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation; quant aux lois du roi, ils ne les observent point; il n’est donc pas dans l’intérêt du roi de les conserver. » – Esther III, 8

C’est ainsi que débute le plaidoyer de Haman envers le roi Assuérus, en vue d’obtenir le droit d’exterminer les Juifs. Une phrase lapidaire, qui résume à elle seule tous les poncifs rabâchés depuis des siècles par les antisémites de tout poil. Mais une phrase qui peut être également riche d’enseignements, si nous nous donnons la peine de l’étudier…

Une nation répandue, disséminée parmi les autres

La Méguila ne nous dit pas si les Juifs de l’époque se considéraient comme des citoyens perses de confession israélite ou comme des Juifs de Perse, ni s’ils avaient comme mot d’ordre d’être Juifs à la maison et Perses à l’extérieur, ni encore s’ils avaient l’habitude d’arborer des signes religieux distinctifs dans l’espace public. En dehors de quelques indications, diversement interprétées par les commentateurs, le texte ne nous donne que peu d’informations sur la manière dont les Juifs vivaient leur identité juive au sein du vaste empire perse.

Mais pour Haman, les choses sont claires : même exilés de leur terre et « disséminés » à travers l’Empire, les Juifs continuent à former une nation, un Etat dans l’Etat pourrait-on dire. Privés de tout ce qui constitue habituellement le ferment d’une nation, on aurait pu s’attendre à ce qu’ils s’assimilent et se fondent dans la masse, devenant ainsi, dans chacune des 127 provinces de l’Empire (1), partie intégrante de leur patrie d’accueil. Certains, d’ailleurs, ont peut-être été tentés par cette option. Mais peu importe leur volonté d’intégration, Haman sait bien que leur fidélité va en premier lieu à la nation juive.

Et c’est bien ainsi que nous verrons les successeurs de Haman au cours de l’Histoire : peu importe l’endroit où il vit, ses coutumes, sa manière de prononcer l’hébreu, ses opinions politiques et son degré de religiosité, le Juif est inassimilable. Bien plus: ces Juifs, qui cultivent la « double allégeance » en restant fidèles à leur nation, se répandent parmi les autres : ce sont les « cosmopolites sans racines » tant dénoncés par Staline.

Des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation

Il est intéressant de noter que, ce que critique Haman, ce n’est pas le fait que les Juifs aient leurs propres lois (ce qui est, après tout, le cas de chaque nation) mais bien le fait que celles-ci soient différentes de celles de toute autre nation. Dans les 127 provinces de l’Empire, les lois des Juifs ne connaissent aucun équivalent : partout où ils se trouvent, ils ressortent du lot !

Là encore, c’est un refrain classique du discours antisémite, qui ne supporte pas de voir les Juifs rester fidèles à leurs lois jugées barbares et arriérées.

Quant aux lois du roi, ils ne les observent point

Sur ce point, il semble difficile de donner tort à Haman : n’importe quelle nation faisant partie de l’Empire a le devoir de respecter ses lois; si les Juifs ne les respectent pas, ils sont donc condamnables. Sauf que… c’est mal connaître la loi juive, qui énonce explicitement « Dina demalchuta dina« : la loi du royaume est la loi ! De tout temps, les Juifs se sont en effet montrés extrêmement respectueux des lois locales, faisant tout leur possible pour concilier au maximum l’observance de la Halacha (loi juive) et de la législation étatique (2).

Haman joue en réalité sur une apparence de fait : étant donné que les Juifs ont des lois tellement différentes, et qui ne connaissent aucun équivalent, il est évident qu’ils ne font que peu de cas des lois édictées par le roi. C’est encore une fois un procédé bien connu des antisémites de toute époque, qui n’ont jamais hésité à mentir pour discréditer les Juifs. De nos jours encore, nombre de sites internet malveillants regorgent de citations du Talmud ou d’autres textes juifs, citations bien évidemment tronquées, sorties de leur contexte ou tout simplement inventées, afin de mieux condamner les Juifs.

Il n’est pas dans l’intérêt du roi de les conserver

Dernier argument développé par Haman : les Juifs n’apportant rien de bon au roi, son intérêt est de s’en débarrasser. Nous ne sommes pas très loin des slogans désignant les Juifs comme parasites de la société et appelant à « balayer la vermine juive »…

L’essentiel du discours antisémite nous est donc connu depuis plus de 2000 ans. Mais qu’en est-il de la réponse que nous devrions lui opposer? Se pourrait-il qu’elle se trouve également, au moins en allusion, dans nos textes?

La Guemara (3) rapporte une anecdote étonnante : lorsque les Juifs ont reçu la Torah au Mont Sinaï, Dieu aurait retourné la montagne au-dessus de leur tête en leur disant: « Si vous acceptez la Torah, c’est bien; sinon, ici sera votre tombeau » ! Les Juifs auraient ainsi été forcés d’accepter la Torah. Mais la Guemara continue et apprend des mots « kimu vekiblu » utilisés au chapitre IX de la Méguila (4) qu’à l’époque de Purim, les Juifs ont à nouveau accepté la Torah, mais cette fois-ci volontairement.

Cette étrange histoire a bien entendu donné lieu à de nombreux commentaires. J’aimerais cependant partager avec vous ce qu’elle m’inspire.

Fardeau ou cadeau ?

Le problème avec Haman et avec tous les antisémites venant après lui, c’est que sur de nombreux points, ils n’ont pas tort. Ils ont même parfaitement raison. Oui, nous restons une nation, en dépit de toutes nos différences et de notre dispersion; oui, nous nous sommes « répandus » un peu partout sur le globe, chassés d’un pays à l’autre, et nous avons malgré tout réussi à préserver notre spécificité, notre identité juive; oui, nous avons des lois particulières et parfois peu compréhensibles (même, il faut bien l’avouer, pour nous).

Trop souvent, malheureusement, nous vivons cela comme un fardeau, craignant d’attiser la haine simplement par ce que nous sommes: ne mettons pas de kippa dans la rue, c’est une provocation; ne montrons pas que nous sommes fiers de telle ou telle innovation israélienne, cela fera de nous des mauvais citoyens; ne revendiquons pas le droit de circoncire nos enfants ou de manger de la viande kasher, cela passera pour du communautarisme; etc. Petit à petit, on en vient à vivre son judaïsme comme un fardeau et à se sentir comme écrasé sous une montagne.

Peut-être que ce que vient nous enseigner la Guemara, à travers cette histoire, est de ne pas avoir peur d’être juif. Oui, c’est vrai : être juif, cela veut dire être la cible de tous les Haman de l’Histoire; mais être juif, c’est aussi, et surtout, savoir pourquoi nous lui servons de cible. Parce que cette nation particulière a été choisie par Dieu pour transmettre Son message à l’humanité entière. Et qu’elle continuera à vivre, envers et contre tous, afin de remplir sa mission.

Ne pas avoir peur d’être juif. Ne pas avoir peur de faire partie de ce peuple différent, si petit par la taille mais si grand par la destinée. Ne pas avoir peur de vivre conformément à ce destin. Telle est la leçon de Purim.

——

(1) Esther I,1
(2) Voir à ce sujet: Sylvie-Anne Goldberg, Dina Dé-malkhuta dina: la loi du Royaume est la loi, in: Le droit interne hébraïque, sous la direction de Frank Alvarez-Pereyre et Lionel Panafit, Presses Universitaires de Strasbourg 2004, pp. 103-117
(3) Traité Shabbat 88a
(4) Verset 27: « Les Juifs reconnurent (kimu) et acceptèrent (kiblu) »