Voilà bientôt deux mois que les Français sont appelés aux urnes : les 23 avril et 7 mai pour l’élection présidentielle, les 11 et 18 juin pour les élections législatives. Deux consultations essentielles pour la vie de notre démocratie. Ce qui est remarquable, c’est le nombre sans cesse croissant de candidats aux primaires de gauche et de droite, à la magistrature suprême et à la députation.

Les primaires à droite ont réuni 11 candidatures dont 7 seulement ont été retenues par la Haute Autorité. A gauche, 7 candidats également. Mais, pour la présidentielle, il n’y avait pas que les deux vainqueurs des primaires de gauche et de droite ; c’était au total 11 candidats qui se présentaient.

Quant aux législatives, le nombre de candidats a crevé le plafond le plus élevé jusqu’alors. Ils ont été 7882 pour 577 postes à pourvoir ! Il faut croire que la vie politique, quoi qu’on en dise, ne décourage pas les citoyens d’y participer, bien au contraire.

Il faut sans doute s’en féliciter car c’est un signe de bonne santé pour notre pays. En revanche les taux d’abstention sont en progression inquiétante et ce devrait être matière à réflexion pour les nouveaux élus.

N’ayant ni l’intention ni les qualifications nécessaires pour le faire, je ne me livrerai pas à une étude des élections que nous traversons. Les médias sont suffisamment exhaustifs en la matière. Je me disais, en revanche que, faisant partie du dit « peuple élu », j’aimerais réfléchir au sens de l’élection sur un plan spirituel et théologique pour l’étendre à celui de la politique.

En hébreu biblique et moderne, « élire, choisir » se dit בחר (bahar). Les élections se disent בחירות (behiroth). Dans différentes bénédictions (notamment le kiddoush et la lecture de la Torah et des prophètes), on emploie l’expression, s’adressant à Dieu : אשר בחר בנו מכל העמים (asher bahar banou mikol ha’amim) « qui nous as choisis parmi toutes les nations ».

C’est assez dire (même si d’autres textes relativisent ce choix) que Dieu a « élu » le peuple d’Israël pour un dessein/destin exceptionnel. Cette mission apparaît une première fois dans le livre de l’Exode où Dieu dit (Exode 19:5) : « Et maintenant, si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon alliance, vous serez pour moi un trésor entre tous les peuples ».

Am segoula, tel est le terme qu’on traduit par « peuple élu » bien que l’expression ne figure nulle part dans la Bible. Et, si l’Israël ancien est ainsi qualifié, ce n’est pas que les autres peuples l’aient élu puisque c’est Dieu qui a opéré ce choix entre tous ses enfants que sont les nations de la terre. Mais il est à noter que le verset annonçant cette « élection » débute par un SI !

« Si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon alliance ». Cette élection est donc conditionnée à certains impératifs moraux et spirituels. Deux versets plus bas, il est ajouté : « Vous serez pour moi un peuple de prêtres ». Il est clair que ce que doit être le prêtre au milieu de la société, Israël doit l’être au milieu des nations : un phare, un guide, un modèle.

Nous sommes donc en face d’une élection de devoirs davantage que d’une élection de privilèges. A bien y réfléchir, ce devrait être la feuille de route de tout élu(e). Il (elle) devrait toujours garder en mémoire que ceux qui l’ont élu(e) attendent de lui (d’elle) un certain nombre de services et qu’ils lui ont délégué pour ce faire une part de pouvoir dans la société.

Mais, revenons à Israël « peuple élu ». Je ne sais pas si certains de ses enfants, au cours de l’histoire, ont eu l’impression que cette élection – qui ne leur venait pas des hommes, mais de Dieu – ait été une source de privilèges.

Il me semble que c’est plutôt l’inverse car cette élection, qu’ils n’avaient pas sollicitée, n’a été pour eux qu’une source de drames et de tragédies. Inutile d’énumérer ici ne serait-ce qu’une partie de ceux-ci, la place ni le temps n’y suffiraient pas. Je pense toujours à l’humour noir du titre de cette pièce de théâtre jouée dans le ghetto de Varsovie : « Choisis-toi un autre peuple élu ».

Celui qui l’avait écrite et ceux qui la jouaient avaient sous leurs yeux les conséquences de l’élection divine pour les Juifs : des enfants en haillons mourant de froid et de faim à même le sol dans les rues du ghetto à quelques pas d’amoncellements de cadavres qu’on ramassait une fois par jour sur une charrette et qu’on inhumait dans une fosse commune, etc. etc.

Ils assistaient aux rassemblements quotidiens sur l’Umshlagplatz pour l’embarquement de leurs coreligionnaires dans des wagons à bestiaux en direction des chambres à gaz.

Après-guerre, certains ont cru pouvoir établir un parallèle entre la Shoah et l’abandon par les Juifs de leurs devoirs religieux. C’est une position bien commode (hélas scandaleuse) qui assimile la pire des tragédies du peuple juif à une soi-disant démission des devoirs liés à son élection.

Que des antisémites se livrent à ces affirmations qui servent leurs théories fumeuses, passe encore. Mais que des Juifs, voire des autorités religieuses, le fassent est ignoble. C’est même du domaine de l’hérésie qui consisterait à imaginer Dieu capable d’envoyer à une mort affreuse six millions d’innocents – enfants, femmes, hommes, vieillards – pour la seule « faute » d’avoir négligé certaines pratiques religieuses.

Ceux-là n’ont sans doute jamais lu le livre de Job, cet homme pour qui la Bible a inventé le mot Shoah, destruction, anéantissement, dont pourtant la conclusion, au terme d’épreuves terrifiantes, refuse d’établir une balance entre d’éventuels manquements religieux de ce pieux homme et l’horreur de ce qu’il vient de vivre.

Pour en revenir à notre sujet d’ouverture qui était cette longue période électorale dont nous allons sortir dimanche, je voudrais, m’appuyant sur certains de mes propos précédents, rappeler que le seul vrai but véritable d’une élection est de mettre en place des hommes et des femmes décidés à servir leurs semblables avec honnêteté, dévouement, justice et fraternité.

Ce qui me frappe dans la Bible, lorsque de grands personnages sont mis en cause dans l’exercice de leur pouvoir (Moïse, Aaron, Samuel), c’est que leur réaction est de se remettre en question plutôt que de s’en prendre à ceux qui les interpellent, pourtant toujours injustement.

C’est encore le cas dans la parasha de la semaine dernière, lorsqu’à la suite de l’épisode malheureux des explorateurs envoyés par Moïse pour lui faire un rapport sur le pays de Canaan dans lequel les Israélites s’apprêtent à entrer, celui-ci est pris à partie et doit affronter la mauvaise foi de ses contempteurs qui vont jusqu’à lui reprocher de les avoir fait sortir d’Egypte, ce pays « merveilleux », pour venir mourir dans le désert puisque la conquête de la terre promise paraît impossible.

Que font Moïse et Aaron ? Ils tombent sur leur face (Nombres 14:5) en signe d’humilité. Les élus doivent pouvoir écouter et entendre les mises en cause de leurs administrés et ne pas se draper dans une dignité de mauvais aloi.

Ailleurs, toujours dans la Bible, nous trouvons que lorsqu’un roi était intronisé, il devait écouter modestement les admonestations du grand prêtre lui interdisant de multiplier les richesses et de déployer des armées nombreuses (Deutéronome 17:16-17).

Il ressort de tout cela qu’à l’époque biblique (il y a 3500 ans) comme aujourd’hui, certaines valeurs morales perdurent et que ceux qui sollicitent le suffrage de leurs concitoyens ne doivent jamais perdre de vue que c’est pour servir et non pour dominer qu’ils sont investis de ces hautes responsabilités.