Cette semaine, l’Europe entière marque la « Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité » instituée par les ministres européens de l’éducation le 18 octobre 2002.

C’est la date du 27 janvier qui a été retenue parce qu’étant celle de l’ouverture du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par l’armée rouge en 1945. Certains parlent de la « libération » de ce lieu de souffrance et de mort.

Mais Simone Veil – elle-même déportée là-bas – a fermement récusé cette terminologie, mettant en avant le fait qu’hélas à cette date du 27 janvier 1945, il n’y avait plus guère que quelques centaines de prisonniers faméliques et malades pour accueillir les libérateurs, les autres ayant été évacués par les bourreaux nazis lors d’une de ces nombreuses marches de la mort organisées afin de soustraire aux armées alliées des témoins gênants.

L’UNESCO et la chaîne franco-allemande Arte ont déployé de louables efforts pour accompagner cette journée européenne de mémoire des génocides, particulièrement la Shoah. Personnellement, j’en suis désolé, je n’avais aucune envie de mettre les pieds à l’UNESCO cette année.

En revanche, j’ai regardé la soirée Thema consacrée par Arte au couple de Serge et Beate Klarsfeld, aux Justes et au sort à réserver au camp d’Auschwitz-Birkenau dont les riverains polonais n’ont que faire et qui sont agacés par les colonnes de touristes déambulant à proximité de leurs petites maisons proprettes construites récemment, sans aucun état d’âme, fût-ce sur l’emplacement d’une ancienne chambre à gaz.

Arte et l’UNESCO ont en commun d’aimer considérablement les Juifs quand il s’agit d’évoquer les tueries nazies pour les exterminer. Cet amour s’efface tout-à-fait lorsqu’on aborde l’actualité moyen-orientale. Je ferme ici cette parenthèse impertinente pour revenir à mon propos.

Au milieu des différents documentaires de la soirée du 24 janvier sur Arte, on a pu voir et entendre quelques acteurs très précieux de cette période de la guerre, notamment Alfred Grosser et Georges-Arthur Goldschmidt. Ce dernier a fait don au CHRD de Lyon (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation) d’un cahier de 128 croquis dessinés par son père, Arthur Goldschmidt qui a passé trois années au camp de Theresienstadt, et qui a ainsi décrit la réalité quotidienne de ce lieu très spécial créé par les nazis pour servir à la fois d’immense ghetto juif européen et de vitrine à l’intention des visiteurs amenés là pour constater combien étaient fausses les allégations sur le sort cruel réservé aux Juifs.

Mais il faut savoir que derrière ce décor d’opérette, la famine sévissait et le travail forcé tuait les malheureux habitants de ce leurre. D’ailleurs, des fours crématoires permettaient de faire disparaître les milliers de victimes de cette forme « humanisée » de mise à mort, et les rails sont encore en place des trains qui reliaient directement Theresienstadt à Auschwitz.

Avant de se dessaisir des croquis de son père, Arthur Goldschmidt a eu des scrupules qu’il a ainsi exprimés : « Il me fallut une vingtaine d’années et le regard de ma femme pour que m’apparaisse enfin toute l’importance de ces dessins qui rendent si bien compte et avec tant d’apparente objectivité de l’effroyable condition de tous ces gens en attente d’une mort certaine.

J’en craignais la beauté d’exécution, et le caractère parfois presque « idyllique » des paysages pouvait créer, me semblait-il, un véritable malentendu. Mais les visages parlent d’eux-mêmes et disent tous la même désolation. » Ces dessins ont été rassemblés et publiés avec les textes de l’auteur sous le titre : Puisque le ciel est sans échelle. Dessins d’Arthur Goldschmidt au camp de Theresienstadt (Editions Créaphis, 2015).

Je ne sais pas pourquoi ce titre Puisque le ciel est sans échelle m’a autant interpellé. Peut-être parce qu’il vient nous dire combien les six millions de Juifs victimes de la Shoah ont pu ressentir cette absence d’un Dieu protecteur alors qu’ils mouraient, sinon pour Son Nom (Al kiddoush haShem), du moins en Son Nom.

Car, quel que fût leur degré d’appartenance à la communauté juive, tous ceux qui ont péri dans les chambres à gaz ou sous les balles des Einsatzgruppen, sont morts parce qu’ils étaient juifs. Y compris ceux qui avaient délaissé leur judaïté, y compris ceux qui s’étaient convertis au christianisme, y compris des prêtres et des religieuses.

Tous ces malheureux n’ont pas rencontré les degrés de l’échelle qui leur aurait permis d’échapper à l’enfer, de remonter des fosses où ils furent parfois enterrés vivants car les munitions manquaient. Ils n’ont pu saisir l’échelle de corde qui les eût fait monter à bord d’un bateau pour les Etats-Unis ou la Palestine. Comme a pu le dire une personnalité contemporaine : « Le ciel alors était vide ».

 Et aujourd’hui ? Toujours pas d’échelle pour le ciel ? Toujours le vide dans les cieux qui surplombent « le plus grand cimetière du monde » ? Je crois que s’il convient de nous garder de ces clichés réducteurs, même s’ils sonnent bien à nos oreilles et dans nos cœurs, il faut poursuivre inlassablement une réflexion en profondeur, non pas sur le sens de la Shoah – car elle n’en a pas – mais sur notre responsabilité par rapport au discours historique, au négationnisme, aux amalgames ignobles entre sionisme et nazisme, à toutes les dégénérescences de certains esprits malades et haineux, enfin et surtout par rapport à la mémoire de nos inoubliables et irremplaçables disparus emportés dans la tempête d’une barbarie sans nom.

Il nous faut aussi être attentifs et vigilants devant certaines résurgences, soit qu’elles concernent les Juifs, soit qu’elles concernent le genre humain dans son ensemble. Parce qu’enfin, à force de parler des bienfaits ou des méfaits de la mondialisation, il nous faudrait aussi y déceler notre commune responsabilité pour tous les habitants de cette planète. Comme notre ancêtre Jacob, comprenons bien la signification de l’échelle qui relie les hommes à Dieu, ou au ciel si vous préférez, et n’hésitons ni à l’emprunter, ni à la partager.

Daniel Farhi.

Dessin de Theresienstadt d'Arthur Goldschmidt.

Dessin de Theresienstadt d’Arthur Goldschmidt.

Dessin de Theresienstadt d'Arthur Goldschmidt.

Dessin de Theresienstadt d’Arthur Goldschmidt.

Dessin de Theresienstadt d'Arthur Goldschmidt

Dessin de Theresienstadt d’Arthur Goldschmidt