Benjamin Netanyahu a-t-il emprunté la DeLorean de Marty McFly lors du #MartyDay pour être présent lors de la rencontre d’Adolf Hitler et du Mufti de Jérusalem Hajj Amin el-Husseini à Berlin le 28 novembre 1941 ?

Car à moins d’avoir été témoin direct de cette rencontre, on a du mal à comprendre d’où il tire ses propos. Mais rendons à Bibi les mots qui lui appartiennent prononcés devant le Congrès sioniste le 20 octobre 2015 :

« Hitler ne voulait pas exterminer les Juifs à l’époque, il voulait les expulser. Hadj Amine al-Husseini est allé voir Hitler [en novembre 1941] et lui a dit: « Si vous les expulsez, ils viendront tous en Palestine. » Hitler lui a demandé : “Que dois-je en faire alors ?” Et le mufti lui a répondu: « Brûlez-les. »

Soyons clairs, la crédibilité historique d’un tel échange est pour le moins chétive. L’intéressé ne cite aucune source. Et de l’avis de la très large majorité des articles, éditoriaux et travaux historiques publiés avant et après cette déclaration, il n’y a pas lieu d’accorder aux propos de Benjamin Netanyahu la moindre authenticité. Il contredit un consensus partagé par la majorité des historiens et par ceux qui s’intéressent avec méthode à la deuxième guerre mondiale. De nombreuses personnes au Congrès sioniste ont protesté sur le moment devant Benjamin Netanyahu, Angela Merkel l’a ensuite contredit et, comme le note justement Serge Klarsfeld (1), “Hitler lui-même démentirait”.

Mais le Premier ministre israélien a au moins eu la présence d’esprit de se rétracter, sûrement à contrecœur et sur les conseils de son entourage devant les remous provoqués à travers le monde. On aimerait d’ailleurs que les hommes politiques occidentaux reconnaissent plus souvent leurs torts au lieu de persister dans leurs erreurs, déclarations maladroites ou provocations blessantes. Sur ce point, beaucoup parmi ceux qui critiquent ouvertement Benjamin Netanyahu peuvent au moins avoir la présence d’esprit de s’inspirer de lui.

Il faut donc faire crédit à Bibi de sa seconde déclaration aux côtés d’Angela Merkel affirmant que « Hitler est responsable de l’Holocauste, [que] personne ne doit nier cela » et que sa responsabilité et celle des nazis dans « l’extermination de six millions de juifs est claire pour toutes les personnes sensées ». Mais il ajoute aussi, et c’est surtout qu’il a souligné de façon maladroite, dans son premier message, que la responsabilité du grand Mufti de Jérusalem est « importante » et ne doit pas non plus « être niée ».

Pour toute personne voulant comprendre la réalité complexe de la Seconde Guerre Mondiale et la répercussion qu’elle a eue et qu’elle continue encore d’avoir au Proche-Orient, il faut donc s’en tenir à la seconde déclaration de Netanyahu devant Angela Merkel.

“L’erreur est humaine, persister est diabolique” dit le proverbe. Cela vaut donc pour tout le monde, aussi bien un Premier ministre, que dans “la vraie vie”. Car pour le coup, les derniers propos énoncés par Netanyahu sont historiquement exacts et mériteraient un vrai débat sur la scène internationale.

Netanyahu a mis le projecteur sur un sinistre et important personnage de l’histoire, le Mufti de Jérusalem Mohamed Amine Hadj Al-Husseini (1895-1974), personnage trop peu connu dans les mémoires collectives occidentales. Les médias de masse n’en parlent guère alors qu’ils ont le devoir d’informer et d’éduquer le peuple.

Au sujet du rôle joué par le Mufti de Jérusalem dans la montée de l’antisémitisme musulman et la collaboration avec le nazisme en Palestine et en Bosnie, le lecteur de ces lignes est donc invité à consulter les excellents articles publiés sur TimesOfIsraël, sur le site des GoysQuiDéfendentIsraël, ou dans le très bon ouvrage Jihad et haine des juifs de Matthias Küntzel (éditions de l’Artilleur). Exprimons le regret que la maladresse de Bibi ait mis un brouillard devant le projecteur qu’il voulait braquer sur le Mufti de Jérusalem. Mais en même temps, est-ce que les projecteurs de ses inquisiteurs se seraient braqués sur le Mufti si Bibi n’avait pas tenté de le mettre en lumière ?

Une fois cette parenthèse introductive d’analyse politique terminée, les propos de Bibi Netanyahu soulèvent des questions historiques importantes sur la responsabilité d’Adolf Hitler dans la prise de décision et l’exécution de la Shoah. D’où l’urgence de rétablir les faits et les responsabilités qui s’imposent pour ancrer la mémoire dans le réel.

A partir de quand Adolf Hitler a-t-il décidé de recourir à la Solution Finale? La rencontre d’Adolf Hitler avec le Mufti de Jérusalem le 28 novembre 1941 l’a-t-elle influencée dans ce choix? Quand Hitler a-t-il décidé de “brûler” les Juifs?

Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre sur la base de travaux d’historiens reconnus, sans briser les lois du continuum espace-temps.

Sur la date de naissance de la “Solution Finale” dans l’esprit d’Hitler

Il est notoirement connu que le livre Mein Kampf publié en 1926 par Adolf Hitler est un livre violemment antisémite. Un arrêt de la Cour d’appel de Paris rendu le 11 juillet 1979 a reconnu le caractère incitatif à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale et religieuse de ce livre qui tombe sous le coup de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Ce livre était une source d’inspiration idéologique et de propagande du NSDAP, en particulier après l’accession au pouvoir d’Hitler comme Chancelier en 1933. En 1935, ce livre a été tiré à plus d’un million et demi d’exemplaires et en 1936, il était offert en cadeau de mariage aux couples allemands.

Jouant sur un populisme revanchard après la guerre de 14-18 et l’humiliation de l’Allemagne au Traité de Versailles, Hitler a réussi à trouver un écho avec ce livre dans les consciences du peuple allemand en accusant les “Juifs” d’avoir comploté contre l’Allemagne pour la mener à la défaite contre la France et le Royaume-Uni. Cela datait bien avant la rencontre avec le Mufti.

Mais bien avant Mein Kampf, les travaux menés par le Mémorial de la Shoah (2) sur la base de manuscrits et de lettres originales font apparaître que l’idée d’élimination des Juifs est attestée dans une lettre rédigée par Adolf Hitler (3) dès le 16 septembre 1919. La traduction du texte brut, ci-dessous reproduite, démontre qu’il désirait leur « élimination » et non pas une « expulsion » :

« L’antisémitisme fondé sur des motifs purement sentimentaux, trouvera son expression ultime sous forme de pogroms. L’antisémitisme selon la raison doit, lui, conduire au combat législatif contre les privilèges des Juifs et à l’élimination de ces privilèges… Son but ultime [celui de l’antisémitisme] doit, immuablement, être l’élimination des Juifs en général. »

Dans une autre lettre du 3 juillet 1920, il écrivait également à un officier allemand :

« Le Juif en tant que ferment de décomposition (selon Mommsen) n’est pas à envisager comme individu particulier bon ou méchant, [il est] la cause absolue de l’effondrement intérieur de toutes les races, dans lesquelles il pénètre en tant que parasite. Son action est déterminée par sa race. Autant je ne peux faire reproche à un bacille de tuberculose, à cause d’une action qui pour les hommes signifie la destruction, mais pour lui la vie, autant suis-je cependant obligé et justifié, en vue de mon existence personnelle, de mener le combat contre la tuberculose par l’extermination de ses agents. Le Juif devient et devint au travers des milliers d’années en son action une tuberculose de race des peuples. Le combattre signifie l’éliminer. »

Il est donc acquis que les idées de crime contre l’humanité étaient présentes chez Adolf Hitler juste après la Grande Guerre de 14-18, alors que Mohamed Hadj Al-Husseini n’était pas encore Mufti de Jérusalem à l’époque. Avec le recul sur l’histoire et la psychologie du personnage, il serait donc hasardeux de prétendre qu’Hitler n’avait pas l’intention de mettre en oeuvre ces crimes contre l’humanité au moment de son accession au pouvoir en 1933 ou même avant l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939.

Sinon, comment expliquer que le peuple allemand en soit arrivé à commettre la Nuit de Cristal les 9 et 10 novembre 1938, dans toute l’Allemagne et les territoires récemment annexés (Autriche et Sudètes), alors qu’il est aussi démontré l’implication des dirigeants du parti nazi des S.A. (Sections d’assaut) dans ces événements ?

Même si l’expression de “Solution Finale à la question juive” (“Endlösung der Judenfrage”) n’était pas employée à l’époque puisqu’elle apparait dans les documents officiels allemands à partir du 21 août 1942 après la Conférence de Wannsee, on voit déjà que l’idée existait en ses germes dans l’esprit d’Hitler et la phraséologie utilisée dans Mein Kampf.

Mais avant la Conférence de Wannsee, l’Etat allemand parlait déjà de « Traitement Spécial » (« Sonderbehandlung »), sorte de nom de code euphémistique qui désignait, par détournement de vocabulaire, en premier lieu l’élimination pour des motifs d’eugénisme les handicapés mentaux ou physiques considérés par les nazis comme « une charge inutile pour la société » (programme « Aktion T4 » dont certains sont morts par gaz), mais qui désignait aussi pendant un temps l’élimination des Juifs, comme ceux du Ghetto de Vitebsk qui ont été éliminés par « traitement spécial » le 25 octobre 1941 (4).

Sur la mise en oeuvre de la “Solution Finale”

Il n’était pas non plus besoin pour Hitler de rencontrer le Mufti pour démarrer le massacre des Juifs, en tout cas pour les pays de l’Est. Il ressort de la bibliographie historique sur le sujet que les premiers massacres de Juifs par les allemands ont été ordonnés par Adolf Hitler le 22 août 1939, lorsqu’il s’est adressé à ses généraux au sujet de l’invasion de la Pologne (5) :

« Notre force tient à notre rapidité et à notre brutalité. […] L’objectif de la guerre ne sera pas d’atteindre une ligne donnée, mais d’anéantir physiquement l’adversaire. C’est pourquoi j’ai disposé -pour l’instant seulement à l’Est- mes unités à tête de mort ; elles ont reçu l’ordre de mettre à mort sans merci et sans pitié beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants d’ascendance et de langue polonaise. C’est la seule manière pour nous de conquérir l’espace vital dont nous aurons besoin. »

Les “unités à tête de mort” dont parlait Hitler étaient les Einsatzgruppen, (traduction littérale : « groupes d’intervention ») qui étaient des escadrons qui suivaient l’armée allemande et composés principalement de SS et de policiers allemands. Ils avaient notamment pour mission d’exterminer les personnes qui étaient considérées comme des « ennemis politiques » ou raciaux sur le front Est. Leurs cibles étaient les Juifs (numériquement les principales victimes), les Tziganes, les communistes, les homosexuels, les handicapés physiques et mentaux. Leur mode opératoire était les exécutions par balles, ce qu’on appelle « la Shoah par balles ».

Il convient en effet de rappeler que le 28 et le 29 septembre 1941, la totalité de la population juive de Kiev a été exterminée par les nazis à Babi Yar. 33 771 personnes de tous âges (chiffres avancés dans les rapports des Einsatzgruppen) ont été massacrées par balles. Des massacres ont aussi été commis dans les communautés juives de Lvov, Tarnopol, Zolochev, Kremenets, Kharkov et Zhitomir.

Or, la rencontre avec d’Hitler avec le Mufti de Jérusalem a eu lieu deux mois plus tard, le 28 novembre 1941.

Sur l’idée de “Brûler” les Juifs et la question subsidiaire des chambres à gaz

Benjamin Netanyahu pensait que le Mufti de Jérusalem aurait suggéré l’idée de “brûler les Juifs” à Adolf Hitler. Mais qu’en est-il ?

“Brûler” fait référence aux fours crématoires dans les esprits. Là encore, la déclaration de Netanyahu était étonnante, car le camp de concentration de Dachau, le premier grand camp de concentration créé en Allemagne dès 1933, comportait un four crématoire construit dès 1940 (6). Et la construction du premier camp dédié à l’extermination des Juifs, qui a servi de prototype aux autres, a été commencée à Belzec (Pologne) le 1er novembre 1941 (7) dans le cadre de l’Aktion Reinhard. Donc bien avant la rencontre entre Hitler et le Grand Mufti.

Mais le four crématoire est aussi associé à la chambre à gaz dans les esprits. Alors posons-nous aussi la question de savoir si le Mufti de Jérusalem aurait pu aussi suggérer de “gazer les Juifs” à Hitler.

A la fin de l’été 1941, le chef de la SS et de la police allemande Heinrich Himmler, qui était également ami du Mufti de Jérusalem, constatant la fatigue nerveuse et psychologique que produisaient les exécutions massives par balles sur ses hommes, demanda l’étude d’un autre mode d’assassinat collectif. C’est alors que les premiers essais d’exécutions au gaz ont été menés par des camions au gaz mobiles, en reliant le pot d’échappement à une chambre à gaz montée sur le camion qui asphyxiait les personnes à l’intérieur en utilisant le monoxyde de carbone. En automne 1941, les Einsatzgruppen ont mené les premiers tests sur les Juifs et d’autres victimes de l’Est, après avoir déjà réalisé des tests sur les handicapés physiques et moteurs dans le cadre de l’Aktion T4 comme rappelé précédemment.

* *

On le voit donc bien, si la collaboration entre le leader des arabes musulmans palestiniens, le Grand Mufti de Jérusalem, et Adolf Hitler, est historiquement indéniable, Hitler n’avait nullement besoin qu’on lui “souffle” l’idée d’exterminer les Juifs. Même si on ne peut nier non plus que Al-Husseini considérait que la “Solution Finale de la question Juive” était par voie de conséquence et dans une autre mesure, une solution finale au problème palestinien. Et comme le soutiennent encore beaucoup de gens aujourd’hui, tant dans les médias arabes que sur les réseaux sociaux, c’est peut-être aussi parce que la “Solution Finale” d’Hitler a échoué que le problème palestinien dure toujours.

Mais ce n’est pas une raison pour continuer à faire de l’incitation à la haine raciale, religieuse et appels aux meurtres qui sont aussi bien immoraux et illicites, d’une part, et de ne pas rechercher entre israéliens et palestiniens de bonne volonté une solution politique et pacifique, d’autre part. Car il ne pourra jamais y avoir de paix si le droit à l’existence de l’autre est nié. Et si l’autre continue de nous refuser le droit à l’existence, mieux vaut subir ses appels à la haine que d’en proférer à son tour.

Qu’on se le dise.

———————-

(1) http://www.20minutes.fr/monde/1714535-20151021-netanyahou-solution-finale-hitler-dementirait-estime-serge-klarsfeld

(2) Dossier « Enseigner la Shoah au Collège et au Lycée, de la parole antisémite à la destruction des juifs d’Europe – Livret du professeur » par Joël Kotek et Lannis Roder http://www.enseigner-histoire-shoah.org/getMedia.aspx?ID=103&D=attachment

(3) Adolf Hitler, Sämtliche Aufzeichnungen 1905-1924, éd. Deutsche Verlags-Anstalt, Janvier 1986, ISBN-13: 978-3421019974

(4) Voir Eugen Kogen, Hermann Langbein, Adalbert Rückerl, Les chambres à Gaz un secret d’Etat, chapitre « un langage codé », Ed. de Minuit, 1984,
http://www.phdn.org/histgen/leschambresagaz/part-2.html

(5) Adolf Hitler à ses généraux, 22 août 1939, in La Wehrmacht dans la Shoah, Revue d’histoire de la Shoah, n° 187, juillet/décembre 2007

(6) Site du mémorial du camp de concentration de Dachau : https://www.kz-gedenkstaette-dachau.de/id-11-fours-crematoires.html