Depuis Kazbegi, Géorgie

Daech, le bien mal-nommé « Etat islamique », abreuve ses partisans de divagations apocalyptiques, ce qui semble encourager le recrutement djihadiste. C’est pourtant bien loin de la Syrie et de l’Irak, en fait à la frontière de la Russie et de la Géorgie, que certaines prophéties islamiques sont censées se dérouler.

Le Coran mentionne explicitement les peuples maudits de Gog et Magog, en arabe Ya’juj et Ma’juj. Fort heureusement pour l’Humanité, «l’Homme aux deux Cornes» a construit un «rempart d’airain» pour les contenir. Mais la sourate 18 annonce une fin cataclysmique, liée au calendrier de la fin des temps.

« Quand viendra l’accomplissement de la promesse de mon Seigneur, il rasera ce rempart. La promesse de mon Seigneur est vraie ! Nous laisserons, ce Jour-là, les hommes s’agiter et fondre les uns sur les autres comme des vagues. On soufflera dans la trompette, puis nous les réunirons tous ensemble. Ce Jour-là, nous présenterons l’Enfer aux incrédules dont les yeux étaient voilés devant mon Rappel et qui ne pouvaient entendre.»

Nombreux ont été les chroniqueurs de l’Islam à associer, dès le Moyen-Age, « l’Homme aux deux Cornes » à Alexandre le Grand. Gog et Magog sont alors assimilés aux peuples du Nord-Caucase qui auraient pu déferler sur le monde « civilisé » si Alexandre n’avait pas édifié une muraille infranchissable et endigué ainsi leur progression.

Même l’immense Ibn Khaldoun (1332-1406) considère dans son « Livre des Exemples » que Gog et Magog « font partie des peuples turcs » et que seul les contient « le Mur construit par Alexandre ».

La fin du siècle dernier voit l’émergence dans le monde arabe, et principalement en Egypte, d’une littérature apocalyptique à très large diffusion. Gog et Magog se retrouvent cités dans des dizaines de pamphlets qui soulignent la menace latente de ces « peuples maudits ».

Parmi ces auteurs que j’ai étudiés dans mon « Apocalypse dans l’Islam », l’Egyptien Magdi Mohammed Chahawi se distingue en 1992 par son insistance à situer le « rempart d’airain » sur le territoire de l’actuelle Géorgie, plus précisément dans la vallée de Daryali.

Comme les autres pamphlétaires concernés, il recule cependant devant la conclusion logique d’un tel « raisonnement », qui conduirait à assimiler à Gog et Magog les peuples situés au-delà de Daryali, soit les Ossètes et les Ingouches de la Russie post-soviétique.

Je me suis rendu dans la gorge de Daryali, à près de deux cents kilomètres au nord de Tbilissi, la capitale géorgienne. Des monumentales tours de garde rappellent en effet les fortifications édifiées dans les vallées, au fil des siècles, pour faire face aux agressions venues des montagnes avoisinantes. Et la gorge s’engloutit au pied de deux massifs impressionnants qui, embrumés de nuages, auraient tout d’un « rempart d’airain » pour des esprits crédules.

C’est là que se situe aujourd’hui la frontière entre la Géorgie et la Russie, fermée lors de la guerre de 2008 et rouverte en 2010 aux seuls ressortissants de l’ex-URSS, à l’exception des Baltes et des Ukrainiens.

Qui quitte la Géorgie pénètre alors dans la République d’Ossétie du Nord, rattachée à la Fédération de Russie. L’Ossétie du Sud, elle, n’a vu sa république sécessionniste reconnue que par Moscou, après le conflit de 2008 avec Tbilissi. Les touristes russes sont désormais nombreux à passer la frontière pour un week-end en Géorgie, et plus si affinités.

Mais revenons à Daech. Un des lieutenants d’Abou Bakr al-Baghdadi, qui s’est proclamé « calife » à Mossoul en juillet 2014, est Abou Omar al-Chichani (littéralement le « tchétchène »).

Sous ce nom de guerre se cache en fait un djihadiste géorgien, Tarkhan Batirashvili, dont le père est un Géorgien orthodoxe et la mère une Tchétchène musulmane de la vallée géorgienne de Pankissi (durant les guerres qui ont ravagé la Tchétchénie, cette vallée était devenue une base arrière des combattants tchétchènes, avant d’être reprise en main par les forces gouvernementales en 2004).

Batirashvili a servi dans l’armée géorgienne, avant d’être arrêté en 2010 pour détention illégale d’armements. Condamné à trois ans de prison, il n’effectue pas l’intégralité de sa peine pour avoir été diagnostiqué de tuberculose. Il rejoint peu après sa libération les organisations djihadistes en Syrie. Mais ce sont ces compétences militaires qui expliquent avant tout sa promotion éclair auprès de Baghdadi.

En novembre dernier, Batirashvili/Chichani participe à la campagne de propagande globale de Daech en menaçant la Grande-Bretagne d’attentats sanglants.

Les autorités géorgiennes soulignent avec raison que, même en proportion de la population, leurs ressortissants sont bien moins nombreux que les Russes dans les rangs de Daech. La vigilance est de rigueur, mais sans excès.

Dans la vallée de Daryali, des véhicules de police escortent discrètement les bus de touristes israéliens. A Tbilissi, en revanche, la synagogue de la capitale est accessible sans aucune mesure de sécurité aux fidèles comme aux gentils. Une synagogue ouverte telle qu’on aimerait en voir plus si notre monde tournait moins mal. Comme quoi la Géorgie peut faire mentir les prophètes de malheur.