Les enfants de parents qui ont des secrets ont leurs propres secrets. En avouant à mon deuxième psychiatre ce dernier que je m’étais promis d’emporter dans la tombe, je barre à vue dans un état d’anorexie psychique. L’émotion à son comble, l’homme balaye mes vérités. « Pourquoi dites-vous que je ne suis pas tout ça ? », je demande, non sans agressivité. Alors qu’il répond, je m’entends dire à l’impromptu : « Si ce que vous dites est exact, Steven Spielberg fera un jour un film de cette histoire ».

Je n’imagine pas alors porter un quelconque traumatisme lié à la Shoah.

J’ai déjà écrit que l’étrange fascination que j’avais du brillant des chaussures noires de mon premier psychiatre m’a permis de comprendre comment mon oncle Ephraïm a été assassiné à Auschwitz. En découvrant que briller se dit « phainein » en grec, j’ai sitôt fait le lien avec les piqûres de phénol que faisait administrer le docteur Kremer sur la table de dissection aux musulmans avant de leur arracher le cœur, le foie et le pancréas, des matières encore vivantes, pour ses expériences, alors qu’ils étaient déjà morts.

Mon sixième psychiatre était un survivant, spécialiste de l’Holocauste. Il y avait entre nous le fossé des générations. Du passé, enclavé. Jusqu’à en oublier parfois que nous sommes les héritiers.

« Vous écrivez le dibbouk ! », disait-il. « Je ne connais pas le dibbouk ! », répondais-je. Le temps de me raviser. « Si… à six ans… à l’école… un vendredi matin… le professeur nous l’a raconté ».

Papa est entré dans la cuisine. Il a ouvert le tiroir. Il a brandi un couteau. Il y avait une telle violence entre nous. Des gouttes sur le sol, des traces de sang sur les fauteuils… J’étais effaré. Décontenancé. Nous nous étions battus.

Mon père a tenté de se suicider cette nuit-là, ai-je entendu dire. Alors je me suis plié aux exigences familiales. Et ils se sont jetés sur moi.

Je n’envisageais plus de voir mes parents. Je ne pouvais vivre les infinis chantages qu’ils m’infligeaient. Je les tuais dix fois le jour.

J’ai osé. Dire que je mourrais avant eux. Demandant à mon père combien de temps il réciterait le « kaddish », la prière des morts, à mon intention.

J’avais peur, très peur de la mort. Maman m’avait raconté qu’au décès de son père, la police avait dévié la circulation, mille personnes suivaient le cortège.

Le ou la mort m’obsédait. Je n’avais pas d’amis. J’étais terrifié, honteux, pauvre. La Loi juive exige dix hommes pour dire le kaddish. Il n’y aurait jamais dix hommes à mon enterrement. Pour dire la prière des morts.

Je pensais revivre la Shoah. Un succédané. D’images. Des faits. Troublants. Marquants. Des phénomènes inavouables. Pour le commun des mortels.

L’image se resserrait. Je recréais plus précisément la vie d’Ephraïm. Sa vie n’était pas terminée. Il continuait à vivre à travers moi. Même si je ne comprenais pas comment ?

Je prendrais des années pour conceptualiser l’extravagance de la chose. Il faudrait du temps pour accepter l’inénarrable. J’étais l’inconfort d’un mort. J’étais la tombe d’un autre.

Je voulais voir Malines. Et le rail de ses activités. D’où étaient partis les Juifs pour Auschwitz.

Un cratère ouvrait le coeur de la place. Les cafés, les restaurants, les commerces jouaient les mouvements de la vie. Les fouilles archéologiques alentours crevaient la fosse, une dépression de vies anciennes, antiques ou dépassées. L’homme voulait retrouver son passé. Il peut, où je n’aurais pas le droit ?

La cathédrale de l’archevêché était somptueuse. J’entrais le ventre du monstre. L’homme était petit devant sa magnificence. Je marchais automate. Téléguidé. Je traversais l’immense salle des pas perdus. La résonance étouffait les bruits. J’entendais des murmures, des frémissements, des frissons, des froufrous… des fantômes.

Au bout de la travée centrale, je tournais à droite. Vers un tableau gigantesque. Un Christ en croix. De Van Dijck.

Szmul David Brokman, fuyant la région anversoise, déménageait le 13 juillet 1942, au 1 de la rue Van Dijck à Schaerbeek. Il était le second mari de grand-mère. Le père du demi-frère et de la demi-sœur de papa. Le numéro 535 du XIIIème convoi. Il est décédé entre le 10 et le 20 octobre 1942 à Auschwitz.

Je faisais une prière devant la toile. Tu es Juif, aide-moi s’il te plaît ! suppliais-je. On a beau l’appeler Jésus, il s’appelait Yeshoua. On a beau le représenter avec des yeux clairs, il n’en avait pas moins le type sémite.

De retour à Bruxelles. J’achetais « Si c’est un homme », en version poche. L’archiviste du Musée de Malines me l’avait conseillé. « Si vous voulez comprendre, lisez Primo Levi », disait-elle. Elle n’imaginait pas à quel point j’allais comprendre. Ou ce que j’allais dé-couvrir.

La lecture était insupportable. Je pleurais comme un chien. J’avais envie de mourir. Je ne pouvais pas mourir. Je devais vivre. Je devais mourir. Je devais mourir jusqu’à ce que la mort se lasse. Je devais vivre jusqu’à ce que la vie prenne (sa) place.

J’étais lâche. Quoi qu’on dise, se tuer est compliqué.

Je savais que la mort d’un père, d’une mère ou d’un parent était insupportable à vivre.

Il n’y aurait personne pour la prière des morts. J’en avais tellement honte. A la mort de grand-père, il y avait tant de monde. J’avais honte de ne pas lui ressembler.

Chapitre 4, page 44, je pensais défaillir. C’était énorme. Invraisemblable. Inouï. Une nouvelle coïncidence à ajouter à l’album des mémoires ? Trop. C’était trop.  Ca n’existait pas.

Un énième concours de circonstances ? Une loi de la providence ? Une cacophonie du hasard ? C’était impossible. Surréaliste. Irrationnel.

C’était un c.q.f.d. Un ce qu’il fallait démontrer. De la mémoire. Et de ses vicissitudes.

Un choc au-delà des réalités présentes. Une brèche dans la flèche du temps. Tellement choquant. Tellement présent. Tellement absurde.

Jusqu’où la mémoire peut-elle se souvenir ? Jusqu’où le présent n’est-il qu’un passé ?

Jusqu’où la folie des hommes ou la pertinence du pouvoir et du souvenir ?

La mémoire existe-t-elle au-delà du souvenir ? Jusqu’où peut-on jouer les acteurs du passé ?

Une tragédie grecque ? Une simple tragédie juive ? Une tragédie humaine ? Ou encore une tragédie comique ?

Et le K.B., chapitre 4, page 44. Qui m’obsédait… et que je rejetais.

Le chapitre 4, page 44 intitulé le K.B., le K.B. l’abréviation de Krankenbau, l’infirmerie d’Auschwitz.

Le passage d’Ephraïm à l’infirmerie du 8 au 16 septembre 1942…

Et mettre de côté, les évidences parce qu’elles étaient insupportables. Effrayantes. Terrifiantes. Se taire et ne pas parler. Attendre le prochain phonème ou phénomène. L’agenda du temps. Parce que je suis l’héritier d’une histoire que je n’invente pas mais que je tente de raconter. Alors même qu’elle est inracontable.

Je plongeais dans la lecture pour ne pas sombrer au néant, à l’attirance du vide,  pour reconnaître ou me souvenir ce que je connaissais déjà, puisque lui c’était moi et que je n’étais que le résidu d’une topique à secrets. Une histoire familiale que je ne connaissais pas.

Selon Olivier, mon huitième thérapeute, le 44 est mon chiffre cabalistique, disais-je à mon septième psychiatre.

Il prétend que le « d » correspond au « daled », la quatrième lettre de l’alphabet hébreu. Les lettres hébraïques ont une valeur numérique. Le « daled » correspond au chiffre 4, dis-je.

Selon ce dernier, le doublement du « d » dans Freddy, correspond au 44.

Selon lui, grâce à cette fonction numérique, la guématria fait ressortir des correspondances.

Le père se dit « av » en hébreu. Le « a » ou « alef » vaut 1. Le « v » ou « bet » vaut 2.

1 + 2 = 3

La mère se dit « em ». Le « e » ou « alef » vaut 1. Le « m » ou « mem » vaut 40.

1 + 40 =  41

Leur somme 44 est la valeur du mot « yéled », qui signifie l’enfant.

Le « y » ou « youd » vaut 10. Le « l » ou « lamed » vaut 30. Le « d » ou « daled » vaut 4.

10 + 30 + 4 = 44, finis-je par expliquer.

Olivier dit encore que le 4 correspond à la vie. Il prétend que le doublement du 4 correspond à la mort. Que je ne serais ni dans la vie ni dans la mort, finis-je par dire.

Ce qui correspond exactement à ce que racontent les livres. Je serais un vivant-mort. Alors qu’Ephraïm serait un mort-vivant.

J’oubliais de (vous) dire, Olivier habite au 44, de la rue…, finis-je par dire.

Primo Levi et moi, ou l’intitulé de l’article.

Le chapitre 4, page 44 de « Si c’est un homme » était intitulé le K.B.

Dans la version Pocket que je m’offrais en rentrant du Musée de Malines, l’ancienne caserne Dossin où les Juifs étaient rassemblés avant d’être envoyés à Auschwitz.

Deux ou trois ans plus tard, une amie me proposait de lire « Si c’est un homme ». Elle me tendait le livre que j’ouvrais à la page 44. Dans la nouvelle version Pocket, la page 44 n’était plus le chapitre 4, intitulé le K.B.

Robert Hopcke raconte qu’« Il n’y a pas de hasard », aux éditions Robert Laffont.

La synchronicité est une coïncidence entre une réalité intérieure (subjective) et une réalité extérieure (objective) dont lés évènements se lient par le sens c’est-à-dire de façon acausale.

Le K.B. était le krankenbau, l’infirmerie. L’autre nom de l’infirmerie était le Revier.

En flamand, le 4 se dit « vier ». Le Re-vier signifie la répétition du 4, soit 44.

Le K.B. était l’infirmerie d’Auschwitz. Où Ephraïm séjournait du 8 au 16 septembre 1942. Avant d’être assassiné le 21, à Yom Kippour.

Mais

La K.B. était aussi la Kredietbank, la banque flamande qui m’acculait à la faillite. Que je déposais mon bilan au Tribunal de Commerce de Bruxelles, le 24 octobre 2000 et qu’Ephraïm naissait le 24 octobre 1925.

A-t-on déjà entendu plus extraordinaire synchronicité ?

« Si c’est un homme » de Primo Levi raconte l’histoire d’Auschwitz.

« Le Porteur de fantôme » conte l’héritage psychologique, le devoir de nescience, les loyautés familiales inconscientes ( Boszormenyi-Nagy), les dates syndromes anniversaires, les synchronicités, etc.

J’écris la Shoah. Comme personne. Avant moi.

            Il n’y a jamais eu de suite à « La liste de Schindler ».

« Le Porteur de fantôme » raconte l’histoire des enfants de la seconde génération. Et des suivantes. Elle est basée sur des faits réels, les concepts du transgénérationnel ou de la psychogénéalogie et des synchronicités exceptionnellement troublantes intéresseront sans l’ombre d’un doute Hollywood.

« Le Porteur de fantôme » conte l’héritage psychologique des enfants de survivants de la tragédie nazie. Au de-là de sa portée juive, il est universel. Il explique l’héritage des enfants de parents traumatisés.

Dans un prochain article, j’expliquerai comment guérir les enfants de survivants d’un génocide. Et leurs descendants. Les nouvelles générations.

J’ai l’écriture qui bouleverse. Remue. Provoque. L’idée. Une nouvelle pansée. Moins figée.

J’ai le talent de l’écriture. Dans ce qu’elle a d’irrespect… able. Mon orthographe souffre. Des manques. Mais. La manière de me moquer des points et des virgules. Donne au style. Littéraire. Un souffle complètement nouveau.

Baudelaire dit : « L’horrible peut devenir beauté !… »

Il suffit d’une mise en mots bien adaptée. Il suffit d’un papier qui joue avec la poésie comme un chat avec une balle, un chien avec une mouche, il suffit que le chien avale la mouche comme la poésie pourrait bien avaler l’horrible. Il ne resterait que la beauté.

Je rêve. D’un livre. D’une mise en images bien adaptée.

Il suffirait d’une bobine qui joue avec la poésie. Il ne resterait que la beauté.

Mon projet est fou. Voire osé. J’y crois. Je crois en moi. Même si je ne connais personne dans l’édition. Parce que tout est possible. Je suis l’héritier légitime de Primo Levi. Je me revendique en tant que tel.