La bêtise humaine est incommensurable ! Malgré tous ces nuages noirs qui s’accumulaient sur nos têtes, personne ne bougea. On gardait l’espoir, qu’après chaque ordonnance, les autorités allemandes cesseront ces harcèlements.

Loin de moi, de jeter la pierre à mes parents ou de leur reprocher quoi que ce soit, ils n’étaient pas les seuls à espérer que cette situation se « tasse », sinon il n’y aurait pas eu près de 30.000 juifs de Belgique déportés.

Un de mes copains, était parti en Suisse, et m’avait envoyé tout l’itinéraire par où il fallait passer ; à quel passeur il fallait s’adresser, et il aurait suffit d’un mot de mes parents, pour que je me lance aussi dans cette entreprise, ou même mieux, que nous partions tous ensemble.

Mais notre destinée n’était pas écrite de cette manière, et puis on ne pouvait pas abandonner la maison.

Quand j’ai reçu de l’A.J.B ma convocation pour la caserne de Malines, j’ai aussi été obligé de quitter la maison et les miens, et cette fois-ci dans des conditions nettement plus défavorables, avec à la clef l’enfer d’Auschwitz !

L’Association des Juifs de Belgique, fut mise en place par les Allemands, pour pouvoir déporter tous les Juifs d’une manière ordonnée, et en faisant croire ( au début ) que seuls les jeunes étaient visés.

Cette association de  » notables  » de la ville tranquillisait les gens en nous racontant, que les Allemands avaient besoin de mains-d’œuvre dans le nord de la France, et qu’il fallait que les jeunes se présentent à Malines, pour sauvegarder leurs parents de la déportation.

Ce fut le leurre du siècle ! La clique qui composait cette association porte toute la responsabilité de cette action diabolique, qui n’était mise en place que dans le but de sauver leur peau, sur nos dos.

Au début du mois d’août 1942, j’ai reçu ma convocation pour me rendre à la caserne Dossin de Malines. L’atmosphère à la maison était lugubre.

Y aller ou non ?

La date de ma « présentation » au travail ne fut pas respectée et dépassée ; chaque coup de sonnette nous faisait tous sursauter. A chaque fois on croyait qu’on venait nous chercher.

Cette situation devenait pénible pour tous et surtout pour moi.

Ma maman m’avait acheté un sac au dos, et des grosses chaussure s de travail, et tout était prêt depuis longtemps. Avec l’expérience qu’elle avait vécue en Russie, pendant les évènements de la révolution , et sachant combien cela pouvait être un apport précieux, elle m’avait fait du pain grillé pour emporter, et qui pouvait se garder longtemps. J’ai vécu avec cette réserve, en Allemagne, pendant un bon moment, et chaque fois que je sortais une tranche de ce pain, je bénissais ma mère pour sa clairvoyance.

La tension quotidienne était tellement forte, que finalement, la décision fut prise ( je ne sais plus par qui ), et ma sœur et mon père me conduisirent à la gare, avec la destination : Malines.

Vous décrire le déchirement de la scène d’adieu avec ma maman m’est impossible. Elle savait ; son intuition lui disait qu’elle ne me reverrait plus… moi-même je me demandais quand je reverrai les miens.

Je n’avais nullement la sensation d’être un héros, qui se sacrifiait et qui partait pour sauver ses parents. Dans ma logique de jeune homme, je trouvais presque normal que nous les jeunes allions travailler.

L’Allemagne était en guerre, et avait besoin de bras. Personne n’est jamais mort de travailler. Comment savoir qu’il s’agissait d’extermination!

Je suis parti le 27 août 1942, à Malines, et après avoir passé une seule nuit à la caserne Dossin, où j’ai reçu le numéro de matricule 909, notre transport ( convoi n°6 °) était complet, et quitta la Belgique le 28 août 1942.

La majorité des gens que je côtoyais pendant cette courte période de mon passage à Malines, étaient des Juifs anversois, que je ne connaissais absolument pas. Il y avait là des familles entières, avec enfants.

Je trouvais bizarre la présence de ces enfants, parmi des hommes qui allaient travailler dans le nord de la France, et ma « stupidité » me souffla, que ces bambins seront probablement mis à l’abri, quelque part, avec leur maman, bien sûr.

A cette époque de l’année, il faisait très chaud, et nous n’eûmes droit à aucun approvisionnement en eau, ni nourriture.

Je n’avais pas faim, et pas d’appétit et pour cause. Mes pensées étaient pour ma famille que j’avais laissée derrière moi, et je me demandais, dans combien de temps, je pourrai les revoir.

Tous mes compagnons de route avaient le regard inquiet, mais personne ne parlait. On était là, crispés, dans l’attente du lendemain.
Notre train était gardé par la Feldgendarmerie allemande, et on nous avait prévenu, qu’à la moindre sortie de tête du wagon, on tirera sur nous, sans avertissement préalable.

« Alles raus » est le cri qui nous réveilla de notre torpeur, après quelques jours de voyage. Le train avait stoppé à KOZEL , et les policiers s’affairaient, matraque en mains, pour nous aligner devant le train, avec chacun son bagage respectif.

Nous nous tenions au garde à vous, et on nous passa en revue. Le « on » était un certain Autschil, un civil, en veste blanche que j’ai revu plusieurs fois, plus tard, dans les autres camps. C’était un
« sélectionneur » que les prisonniers avaient surnommé « le marchand de bestiaux ».

D’une manière joviale, il demandait aux jeunes leur âge et décidait de leur sort. Tous les hommes en dessous de 16 ans et au- dessus de 45 ans purent réintégrer les voitures, ainsi que les femmes et les enfants. Cette sélection « normale » n’inquiéta personne, puisque nous les hommes partions travailler dans le nord… !

Un coup de sifflet bref et le train démarra, séparant et emportant à jamais des membres de familles, vers une destination inconnue.
KOZEL, la gare, où cette séparation eut lieu, était la plaque tournante, d’où on avait la chance d’être envoyé dans un camp, ou vers Auschwitz.
J’eus donc la chance ( ma première ) de me retrouver parmi ces 350 hommes restés sur le quai, qu’on destinait pour un camp, quelque part.

C’est par groupe de 5O hommes qu’on nous embarqua dans des camions, gardés par des soldats fusils aux poings. Commença, alors, une randonnée à travers champs.

ORDMUT en Silésie orientale, était le camp qui nous attendait.
Un « judenaelterste » , le responsable juif du camp, qui attendait notre arrivée, nous donna quelques renseignements d’ordre pratique sur la vie du camp.

Lui-même, n’était pas en place depuis très longtemps, et semblait un peu perdu Nous sommes restés des longues heures en attente pour permettre l’enregistrement de nos noms, et le jour commençait à poindre. Ensuite on passa aux douches

Je m’aperçu, en passant dans la cour, que nous étions entourés de fil de fer barbelé. C’était fini la liberté. Combien de temps cela va-t-il durer ? Une question que je me suis posé des centaines de fois.

Alignés avec nos bagages devant nous, au sol, ce fut l’inspection du contenu de nos valises et sacs. Le « travail » de contrôle se faisait par les « petits chefs » du camp ;des sous-fifres (on ne les appelait pas encore capos), et le Lagerführer, un major allemand, le vrai chef du camp, se promenait les mains derrière le dos, sourire aux lèvres, en supervisant la scène.

La plupart des objets « inutiles » nous furent confisqués, tels que canifs, miroirs, couvertures, vêtements neufs, porte-feuilles, etc.…

Une rumeur d’indignation s’éleva des groupes se trouvant dans la cour, trouvant mauvaise cette manière de nous « soulager »de nos affaires de tous les jours, mais l’attitude menaçante des dirigeants du camp réprima vite cette mauvaise humeur.

Nous nous imaginions, que nous avions quelques droits, puisque nous venions travailler pour le grand Reich…Comment savoir, que ce n ‘était que le début de longues vexations conduisant vers l’anéantissement de notre volonté et d’asservissement total.

Après ce soi-disant triage, on nous mis dans des baraquements en bois, à raison de 5O hommes par chambrée, avec des lits superposés, très rudimentaires.

Vers 15 h., on entendit un coup de sifflet, ce qui voulait, probablement dire : soupe. Ce fut la ruée générale ( tout le monde avait faim ), mais elle fut vite réprimée par les allemands, à coups de matraques et, c’est dans un silence complet et une file impeccable, que chacun de nous passa au guichet de la cuisine pour recevoir sa maigre pitance du jour : un bol de soupe aux choux, cuite sans graisse ni légumes.

Plus d’un fit la grimace, mais au bout de quelques jours, on changea d’avis, et on attendait le moment de la distribution, avec impatience.

Exténué par le voyage, déçu et troublé par l’accueil qu’on nous avait fait, je me couchai, tourmenté par mille questions. Où sommes-nous tombés ?

Il y avait à peine quelques jours que j’avais quitté la maison, et cela me semblait déjà si loin, tellement le contraste de vie était flagrant.
Le lendemain matin, réveil à 4 h. ! Je fus désagréablement surpris, parce-que ce n’était pas mon heure habituelle de réveil, et encore moins de me plier au rythme imposé pour la toilette et le « petit déjeuner ».
Chaque stade de ces petites corvées quotidiennes était réglé selon un programme établi, et il ne fallait surtout pas inverser ou freiner le déroulement des opérations. Sinon, des coups pleuvaient sur nous, et on risquait, en plus, de rater son « droit » à la distribution de nourriture.

Les Allemands, et même les dirigeants juifs du camp, nous répétaient à longueur de journée, que cette discipline devait servir à nous habituer à plier l’échine vertébrale.

La majorité des « petits chefs », qui s’occupaient de nous, étaient des Juifs d’origine polonaise, et qui séjournaient déjà dans les camps depuis des années. Ils s’étaient appropriés les postes clefs du camp, uniquement par relations et copinage. Ainsi, ils évitaient de sortir travailler à l’extérieur, sur les chantiers et surtout, ils bénéficiaient d’un apport de nourriture, ce qui était d’une importance vitale.
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L’entente entre ces Juifs de l’est avec nous, Juifs de l ‘ouest ,n’était pas toujours cordiale. Ils nous jetaient parfois au visage le reproche que nous n’avions commencé à subir les lois raciales qu’en 1942, et qu’eux, ils souffraient déjà depuis 1939-40. Beau débat en perspective.
En plus, parmi les nouveaux arrivants, il y avait pas mal de Juifs ne parlant pas le yddish, ni le polonais , et ne pouvaient , de ce fait, communiquer avec leurs frères . Situation baroque : pour les Allemands nous étions tous des Juifs, et pour les Juifs polonais, nous ne l’étions pas, ou pas assez.

Aucun d’entre nous, n’était aguerris aux travaux durs de la terre et très peu des hommes savaient manier une pioche ou une pelle, et l’attitude de nos meneurs laissaient percer l’ironie de cette situation. Cette mésentente créa des frottements dans nos relations.

Personnellement, je n’ai pas connu ce problème, parce-que je parle le yddish, et régulièrement, ces anciens prisonniers me disaient :  » toi, tu es des nôtres, pas comme  » eux « .

Ces prisonniers de longue date, avaient un autre avantage, et non des moindres. Ils recevaient des lettres et des paquets de nourriturs de leurs familles, restées en Pologne . Nous étions en 1942, et dans certains village polonais, les Allemands avaient créé des shops de travail, permettant aux juifs de rester sur place et de travailler. Ceux-ci avaient la possibilité de correspondre avec leurs enfants, et d’envoyer des colis. En Allemagne, tout était possible !

ORDMUT, était un camp de triage ou de passage, et je n’y fit pas long feu. Il fallait faire de la place pour des nouveaux convois. Je me retrouvai , très vite, dans un transport ( c’est ainsi qu’on appelait un transfert d’hommes d’un camp vers un autre ) vers une autre destination : KLEINMANGERSDORF , qui était un Z.A.L. ( zwangsarbeitslager ), sous l’autorité de la Werhmacht.

Ce camp était très propre et se trouvait sur un plateau de montagne et l’air y était très pur…mais pour en profiter, il aurait fallu que nous soyons convenablement nourris ce qui n’était manifestement pas le cas.
Notre ration journalière se composait de 300 gr. de pain, 20 gr. de margarine ( un petit bloc de 4x4cm., épaisseur 1,5 cm.) et d’une assiette de soupe aux rutabagas ou aux choux. Le matin, une tasse d’erzatz de café, sans sucre, et la plupart du temps à peine tiède.

Ce menu, était destiné aux travailleurs lourds, pour un travail physique de 10 à12 h. par jour, occupé à des travaux de terrassements, et toujours sous la surveillance constante des gardiens allemands, et de nos petits chefs, faisant office de  » forarbeiter « .

Certains jours, on travaillait le torse nu. Il faisait beau , on avait encore un peu de force en réserve, mais tout doucement, les carences alimentaires se faisaient sentir.

Je travaillais sur des routes en construction. Je remplissais des wagonnets avec de la terre, extraite du sous-sol. Travail pénible et dur, parce-que nous devions détacher cette terre glaise visqueuse et lourde de plus en plus profondément, et la jeter dans les wagonnets, pour que celui-ci soit surmonté d’une pointe, selon les critères de nos gardiens. En plus, il fallait avoir fini dans un certain délai, pour permettre à la loco d’emmener la rame de wagonnets bien pleins. Sinon, il y avait sabotage, et distribution de coups.

On travaillait comme des bêtes de somme, abrutis, et sans penser à ce que l’on faisait. Pourvu que la journée se passe sans recevoir un mauvais coup de bâton ou de crosse de fusil.

A suivre…