Dans un précédent article, j’avais présenté les analyses détaillées du Professeur Kenneth Kitchen sur la fiabilité historique et archéologique de la Bible hébraïque. Kitchen, une des plus grandes autorités mondiales en égyptologie, a produit une série d’arguments très convaincants qui semble démonter les thèses à la mode selon lesquelles la Bible hébraïque est un livre de fiction écrit des siècles après les évènements imaginaires qu’il décrit.

On aurait pu imaginer qu’une telle démonstration susciterait un vif débat académique. Quelle fut la réponse à son argumentaire solidement appuyé sur des sources et l’archéologie ? « Kenneth Kitchen est un chrétien évangéliste ». Donc il est biaisé, donc son avis n’a aucune importance. Mis à part que cela en dit long avant tout sur ceux qui dénigrent Kitchen, cette réponse consiste surtout à ignorer les arguments qui gênent en attaquant celui qui les dit.

Remarquez que le fait que tel ou tel chercheur « minimaliste » soit athée ne constitue pas un problème aux yeux des mêmes personnes qui semblent gêner par la foi chrétienne (ou juive) de gens comme Kitchen ou Hoffmeier ou Berman. Apparemment, les athées eux ne risqueraient pas de mélanger leurs convictions avec leur travail.

Sauf que cela ne marche qu’avec la critique de la Bible hébraïque. Si vous souhaitez travailler sur le Nouveau testament par exemple, tous les critères s’inversent brusquement.

Aujourd’hui il y a deux lectures principales des Évangiles : celle des Églises chrétiennes, pour qui les textes saints décrivent avec fidélité la vie de Jésus, fils de Dieu, et ses miracles ; et celle des historiens laïcs, pour qui les Évangiles sont une description exagérée, arrangée, idéalisée de la vie du Jésus historique.

Remarquez que de nombreux chrétiens libéraux n’ont aucun problème avec cette vision « laïque » parce qu’elle ne diffère pas réellement de celle de l’église. C’est le même récit basique : Jésus a vécu en Galilée et en Judée dans les années 20-30 du premier siècle, où il a prêché sa bonne parole, et a constitué un groupe de disciples qui ont par la suite répandu son message à travers le monde.

Les rares historiens et les plus nombreux chercheurs autodidactes qui remettent en cause cette version, allant généralement jusqu’à nier que Jésus a jamais existé (la thèse dite du « mythe Jésus »), sont considérés comme des lunatiques ou des militants athées motivés par la volonté de dénigrer la religion chrétienne. Toute personne évoquant la thèse du « mythe Jésus » se verra immédiatement rétorqué que « aucun historien sérieux ne soutient cette idée aujourd’hui ». Subitement l’athéisme est devenu une tare, tandis que la foi chrétienne déclarée de nombreux historiens et spécialistes des évangiles ne gène plus personne.

L’apparente contradiction ne s’arrête pas là. La thèse du mythe Jésus a connu son heure de gloire à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Les critiques de cette thèse ont beau jeu de montrer qu’elle était basée sur des conceptions dépassées et que la recherche historique a depuis progressé et rendu caduque la majeure partie des arguments avancés (même si dans les faits, les partisans de la non-existence de Jésus ont eux aussi dépassé depuis longtemps les thèses du siècle dernier et sont devenus beaucoup plus sophistiqués).

Or, c’est très exactement sur ce même genre de thèses archaïques non mises à jour qu’est fondée la « haute critique scientifique » de la Bible hébraïque qui décrète aujourd’hui que cette dernière est un texte mythologique (plus ou moins) imaginaire.

Sans même parler des motivations clairement antisémites qui animaient les créateurs de cette école scientifique (j’y reviendrai), leurs arguments sont en grande partie basés sur l’état des connaissances sur le Proche-Orient antique à la fin du 19ème siècle, et nombreux sont les « spécialistes » bibliques qui ne semblent pas au courant de tous les développements intervenus depuis et qui donnent un éclairage radicalement différent au texte biblique.

Dans le même ordre idée, les lignes d’argumentation qui marchent dans le cas de la Bible hébraïque, sont interdits lorsqu’on parle des Évangiles. L’argument suprême de ceux qui ne croient pas que Jésus a été une personne réelle est tout simplement qu’en dehors des Évangiles, il n’existe strictement aucune preuve concrète et directe qu’il a jamais vécu. Aucune preuve archéologique, et aucun témoignage contemporain. Tous les témoignages non-chrétiens sont postérieurs de plusieurs décennies et en fait, soit ne font que citer ce que disent les chrétiens, soit sont des faux, ajoutés par des scribes chrétiens dans les textes au cours des siècles suivants.

Il faut comprendre que contrairement à l’opinion commune, la Judée à l’époque n’était pas un vague coin paumé au fin fond de l’Empire romain, mais une petite province riche et peuplée, stratégiquement placée, dont la famille royale était très proche de la famille impériale, et dont la religion se répandait à grande vitesse dans l’Empire (le phénomène des Judaïsants). Les historiens romains ne suivaient pas tous les détails des évènements qui s’y déroulaient mais un philosophe comme Philon, lié à la famille hérodienne, qui notait avec attention tout ce qui se passait à Jérusalem exactement à l’époque supposée du ministère de Jésus, et qui parle de personnages évoqués dans les évangiles, ignore l’existence du célèbre prédicateur. C’est difficile à justifier.

Cependant nous explique les historiens, l’absence de preuve n’est pas preuve de l’absence. Jésus était probablement un prêcheur marginal, personne n’a fait attention sur le moment, bref ça ne prouve rien.

L’absence de preuve est pourtant l’argument suprême donné par les mêmes historiens pour nier la réalité de la sortie d’Egypte. On n’a retrouvé aucune trace de l’événement hors des textes bibliques. Donc il n’a pas eu lieu. Donc les Israélites sont en fait des Cananéens qui se sont séparés du reste de la population. Remarquez que toute la chaîne logique est absurde.

D’abord, quelles traces était-on censé retrouver ? Il est impossible de retrouver le moindre signe du passage de nomades dans le désert après un an. Alors plus de 3000 ans ? Quand aux documents, ils n’auraient pu être qu’égyptiens, et, en raison des conditions écologiques comme de l’histoire, il ne reste rien des archives égyptiennes de la région du delta où vivaient les esclaves hébreux. Les monuments et stèles en pierre ne célébraient que des victoires, pas des défaites.

L’absence de traces ne signifie donc nullement que l’exode n’a pas eu lieu. Ensuite, une explication alternative n’est crédible que si elle a plus de sens à la lumière des faits connus. Or l’alternative ici proposée, l’émergence d’Israël au sein de la population cananéenne, est non seulement purement spéculative et ne repose sur aucun élément factuel, elle n’a pas non plus le soutien de la moindre tradition littéraire ou orale, mais en plus, elle est en contradiction absolue avec toutes les traditions littéraires et orales connues.

C’est d’ailleurs ce qui est reproché aux « anti-Jésus »: si ce dernier n’a pas existé, comment donc expliquer l’apparition du christianisme et les histoires des évangiles ? Certes, le Jésus quasi-inconnu en son temps des historiens est tout aussi difficile à faire coïncider avec l’énorme mouvement qui serait né de lui, mais la tâche qui consiste à reconstruire l’histoire du mouvement chrétien sans Jésus est, a priori, sans commune mesure.

Il ne faut pas oublier non plus que l’idée que le Jésus historique n’a jamais existé est à l’origine une idée défendue … par des chrétiens et parmi les premiers : le courant marcioniste, antérieur au catholicisme, refusait l’idée d’un Jésus de chair et de sang ayant marché sur Terre. L’existence réelle de Jésus était avant tout une nécessité théologique (il fallait qu’il souffre physiquement pour les péchés des hommes).

Dans un cas, le fait d’être un athée militant, de se baser sur des thèses scientistes du 19ème siècle, et de penser que l’absence de preuve est preuve de l’absence fait de vous un lunatique que personne ne prend au sérieux. Dans l’autre, vous êtes l’incarnation de la science objective et moderne.

Cela ne se limite d’ailleurs pas qu’à l’étude du nouveau testament. La situation de l’étude scientifique du Coran est probablement encore pire. En plus de reprendre les traditions et textes musulmans avec un esprit critique réduit au minimum, la minuscule communauté scientifique qui s’intéresse aux origines de l’islam fait souvent preuve d’un militantisme « pro-islam » assez étonnant, reste de tiers-mondisme mal digéré. Quand à ceux qui pourraient être plus critiques, ils savent qu’ils ne feraient que risquer leur vie pour pas grand chose. Le nombre d’historiens suicidaires est limité.

Comment expliquer cette étonnante dissonance entre le traitement réservé à la Bible hébraïque et aux autres textes sacrés ? Je ne peux que proposer quelques pistes. A l’origine, comme je l’ai noté, la « critique historique » de la Bible était fortement marquée par les motivations antisémites de ses promoteurs. On ne peut pas accuser leurs successeurs de partager les mêmes préjugés, mais je pense que certaines préconceptions se sont insérées dans l’ADN même de cette branche académique au point de colorer toute sa façon d’analyser le texte biblique.

De l’autre côté, l’archéologie biblique au 19ème siècle et au début du 20ème était souvent motivée par la volonté de « prouver » la Bible, et en réaction une nouvelle génération a pris le parti inverse, ce qui fait que tout ce qui pourrait dénigrer le texte biblique a eu tendance à être préféré à ce qui pourrait le confirmer.

Nous ne pouvons qu’espérer que ce « deux poids deux mesures » cesse et que seuls les critères scientifiques objectifs soient appliqués dans tous les cas. Il faudra probablement attendre une nouvelle génération de chercheurs.