Les manifestations, parfois violentes, organisées par des organisations de Juifs éthiopiens ces derniers jours ne sont pas seulement une réaction à la vidéo montrant le passage à tabac d’un jeune soldat éthiopien par deux policiers. Les causes sont plus profondes et découlent du relatif échec de l’intégration de la communauté éthiopienne en Israel.

Quelques chiffres illustrent la situation : bien que les Juifs éthiopiens ne soient qu’environ 1,5% de la population, ils représentent 40% des soldats incarcérés à l’armée, et un chiffre tout aussi hors de proportion des délinquants. Le taux de pauvreté de la communauté atteindrait 60%.

Le nombre d’étudiants éthiopiens, bien qu’en hausse constante, n’atteint pas encore 1% du nombre d’étudiants en Israel.

Comment expliquer cet échec ? Plusieurs facteurs sont à prendre en compte.

1. Indiscutablement, si les Juifs d’Ethiopie ont été accueillis à bras ouverts et avec fierté par la majorité de la population juive en Israel, tout le monde ne s’est pas réjoui de leur arrivée.

L’existence d’un racisme anti-noirs ou anti-éthiopiens parmi une minorité de la population ne peut malheureusement être niée, mais il ne faut pas non plus le surestimer. Certains les considèrent avant tout comme des Africains sous-développés, enclins à la criminalité, et qui font baisser la valeur des biens immobiliers lorsqu’ils s’installent dans un quartier.

D’autres, notamment dans le monde religieux, sans être le moins du monde racistes, ne reconnaissent pas la judaïcité de la communauté éthiopienne. A priori cette question ne devrait plus se poser depuis la décision du Rav Ovadia Yosef en 1973 qui les reconnut comme Juifs.

Néanmoins, cette décision reposait sur l’idée que les Juifs d’Ethiopie étaient les descendants de la tribu de Dan, suivant le témoignage d’Eldad HaDani au 9ème siècle. Or, les études génétiques ont montré que les Juifs d’Ethiopie descendent quasi-intégralement d’Ethiopiens convertis au Judaïsme. La question serait de savoir s’il s’agit d’un groupe d’Ethiopiens chrétiens ayant décidé de revenir à l’Ancien Testament – un phénomène observé à divers époques à travers le monde – ou de gens réellement convertis comme il se doit.

Soyons clair, ce débat est surement passionnant du point de vue académique, mais la judaïcité des Juifs d’Ethiopie ne peut être remise en question. Ils sont Juifs depuis au moins 1500 ans, leur histoire comprend des moments glorieux mais ils ont aussi été persécutés et massacrés en raison de leur identité juive. Et les plus hautes autorités rabbiniques les ont acceptés comme membre à part entière du peuple juif. Cette remise en question insidieuse est insupportable.

Néanmoins, il faut séparer la question des Juifs d’Ethiopie, les Falashas ou Beta Israel comme ils s’appellent eux-mêmes, de celle des Falashmouras, des chrétiens descendants de Juifs éthiopiens convertis de gré ou de force il y a plusieurs générations.

Il y a deux ans on a célébré la fin de l’aliya des Juifs d’Ethiopie, mais en fait celle-ci était déjà terminée depuis 20 ans. Ceux qui sont arrivés depuis 1993 sont les Falashmouras. Ils ne sont pas revenus en vertu de la Loi du Retour, puisqu’ils n’étaient pas Juifs ni petits-fils de Juifs, mais d’une procédure particulière créée spécifiquement pour eux qui incluait leur conversion au Judaïsme. C’est l’arrivée de cette population, dont les liens avec le Judaïsme sont sujets à caution, qui à mon sens, a peut-être été une erreur. La communauté juive éthiopienne est très divisée sur le sujet.

2. Un autre facteur pouvant expliquer l’échec de l’intégration tient à la politique gouvernementale. Jusqu’aux années 90 au moins, plus rarement aujourd’hui, l’Etat adoptait une politique paternaliste et dirigiste envers les nouveaux immigrants, surtout s’ils arrivaient de pays pauvres, consistant notamment à choisir pour eux où habiter et à les envoyer en périphérie.

L’idée était de contribuer à la dispersion de la population dans le pays, à renforcer démographiquement la périphérie, et, aussi, soyons honnêtes, à éloigner les populations difficiles des endroits où les élites vivaient. Le résultat fut la création de petits ghettos situés dans les zones les moins développées du pays, où les perspectives d’avenir pour les jeunes sont les plus limitées.

Cette situation est partiellement compensée aujourd’hui par l’immense effort de construction de routes et de trains qui a été entrepris pour relier le centre et la périphérie au point qu’à part aux extrémités du pays le concept même de périphérie n’a plus vraiment de sens dans un pays aussi petit qu’Israel. Mais le mal était déjà fait.

3. Néanmoins, tout ceci n’explique pas réellement pourquoi les Juifs d’Ethiopie continuent de vivre dans une certaine précarité et sont en retrait dans presque tous les domaines. Même si le racisme n’existait pas, même si le gouvernement avait adopté la plus parfaite des politiques, les Juifs originaires d’Ethiopie seraient plus pauvres et moins bien intégrés que la moyenne.

La raison profonde de leur situation découle du fait qu’on a pris une population qui vivait à l’Age de Pierre, ou au mieux au Moyen-Age, et on l’a transporté sans transition dans un pays moderne et développé.

Lorsque j’ai fait mon aliya il y a presque 20 ans, j’ai rencontré une jeune fille immigrée quelques années auparavant d’Ethiopie qui m’a raconté qu’avant d’arriver en Israel, elle n’avait jamais vu de portes ou de chaises !

Le choc psychologique a été terrible. Les Juifs d’Ethiopie étaient une population très croyante, qui pensait vivre la fin des temps et la réalisation des prophéties messianiques. Ce qui est aussi une façon de voir les choses d’ailleurs. Mais leur interprétation était littérale et la réalité assez différente. Les règles traditionnelles de leur société ont explosé, les adultes ont perdu toute autorité se retrouvant dans un monde qu’ils ne comprenaient pas, les jeunes sont devenus incontrôlables et ont perdu leurs repères.

L’échec à court terme était donc inéluctable. Il faudra probablement plusieurs générations pour que la fracture disparaisse complètement. Cela ne signifie pas que nous ne pouvons rien faire. Il faut combattre le racisme anti-éthiopien et il faut améliorer les politiques d’intégration, surtout dans l’optique de renforcer l’indépendance et les capacités d’initiatives des jeunes de la communauté.

Peut-être ainsi réduirons-nous le temps qu’il faudra pour que les Juifs d’Ethiopie accèdent au statut qu’ils méritent.