Par David Allouche, journaliste et fondateur du quotidien d’information www.young-diplomats.com

Dimanche 11 janvier, 24h après  la prise d’otages Porte de Vincennes, lors du grand rassemblement républicain, Viviane Cohen, employé de 50 ans travaillant pour une institution gouvernementale, s’est expliquée, émue, au Monde.

Elle a dit: «L’atmosphère devient irrespirable en France Elle a décrit la «peur de mettre notre nom sur la boîte aux lettres, peur de donner notre adresse au taxi… Sur le Boncoin.fr, je me suis fait un compte avec un nom bien français, parce qu’avec un nom juif comme Cohen, j’ai peur».

Cette peur est totalement justifiée. En effet en France, un état de droit, on peut mourir simplement parce qu’on est juifs. C’est comme ça que sont morts Yohan Cohen, Philippe Braham, Yoav Hattab et François-Michel Saada, assassinés froidement par Amedy Coulibaly vendredi 9 janvier lors de la prise d’otages de l’Hyper Casher de Vincennes.

Cette peur la encourage et motive les aspirations d’émigration dans un autre pays. Dans Le Monde par exemple, Viviane Cohen déclarait  «Je ne connais personne qui n’évoque pas un départ en Israël ou au Canada, ce qui était inconcevable il y a encore quelques années».

Cependant il est clair pour moi, juif français étant né et ayant grandi en France, que cela ne date pas seulement de la prise d’otages de la porte de Vincennes. D’après mon expérience et les interviews fait par le site YoungDiplomats, cela remonte à bien plus longtemps, et les cris de « Mort aux Juifs » entendus dans les manifestations de l’été dernier raisonnent encore dans les oreilles des juifs français. Pire encore, le fait que personne et que peu de médias s’en indignent, témoigne de la banalité de l’antisémitisme en France.

Tout le monde a des souvenirs douloureux. Gilles, 39 ans, opticien qui vit en Seine-et-Marne, qui prépare son aliyah et attend de vendre sa maison pour partir, se souvient par exemple d’un différend avec un parent d’élève devant l’école –publique– de ses enfants.

«Et puis il m’a dit « Hitler aurait mieux fait de finir le travail ». J’ai voulu porter plainte, le policier a refusé. Il m’a dit, « on va juste faire une main courante ». Je ne suis pas un juif religieux, je ne sors pas avec une kippa sur la tête, j’ai attendu 39 ans pour faire face à un antisémitisme pareil. Mais ce qui s’est passé à ce moment-là m’a fait bizarre.» 

Antisémitisme

Cette peur correspond bien a un antisémitisme réel contrairement à ce que la chaine télévisée M6 a tenté de démontrer dans une récente émission, ou l’on voyait un acteur démontrait que l’antisémitisme en France était bien exagéré. En effet, contrairement à ce que la chaîne privée essayer de démontrer, les agressions à Sarcelles, à Créteil et à Paris sont bel et bien un triste quotidien pour la communauté Juive. Et avant cette affaire il y a eu l’affaire Merah et l’affaire Halimi ou des juifs ont été assassinés froidement parce qu’ils étaient juifs.

Si dans le monde, on a assisté depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale a une diminution de l’antisémitisme selon l’écrivain Nicolas Lebourg, il est bien en nette recrudescence en France depuis le début des années 2000.

Nicolas Lebourg notamment écrit que :

  • le jugement selon lequel les Français juifs ne seraient pas des Français «comme les autres» a doublé depuis 2009 pour atteindre 14%
  • «depuis quelques années, on observe une libération de la parole antisémite»

Pour l’actuel président du CRIF, -une association qui défend la communauté juive de France- l’antisémitisme est la raison principale qui pousse les juifs à quitter la France. Il explique notamment dans une interview à YoungDiplomats :

«C’est très simple. Imaginez que vous soyez un parent juif. Vous avez le choix entre envoyer vos enfants à l’école laïque ou à l’école juive. Si vous les mettez à l’école laïque, vos enfants risquent d’être insultés et agressés. Il n’y a d’ailleurs plus qu’1/3 des enfants juifs qui vont à l’école laïque. Mais s’ils vont à l’école juive, ils vont être ostracisés et considérés comme des cibles. Comme à Toulouse. C’est très clairement les actes antisémites qui déclenchent les aliyah.»

Cependant en réalité l’antisémitisme n’est pas le seul facteur qui pousse les juifs de France à faire leur Aliyah. Il en existe plusieurs autres qui sont rarement mentionnés.

En 2014, la Fondapol, une associations libéral Américaine a publié une étude sur l’émigration française réalisée par Julien Gonzalez. Cette étude a pour nom : « «Trop d’émigrés? Regards sur ceux qui partent de France».

Dans l’introduction, Julien Gonzalez écrit que s’il n’existe «aucune comptabilité officielle, seulement des estimations: plus de deux millions de Français vivraient en dehors du territoire national, et la tendance semble clairement à la hausse».

Un peu plus loin, il précise:

«La population française établie hors de France “officiellement” s’est accrue de 60% depuis 2000 (avec un taux de croissance annuel moyen de 4%) passant, environ, de 1 000 000 à 1 600 000. Mais si l’on considère le nombre d’immigrés sur la même période (soit l’équivalent de 200 000 entrées annuelles sur le territoire national, selon les spécialistes), et en prenant en compte les soldes migratoires de l’Insee pour chaque année depuis 2000, on obtient en 2011 le nombre de        1 529 257 émigrés, soit à peu près le total des inscrits au registre depuis 1995.

Selon ce calcul, plus de 125 000 Français quitteraient l’Hexagone chaque année en moyenne, soit l’équivalent de la population de la ville de Metz. Pour 2011, comme nous l’avons montré précédemment, le chiffre atteint 213 367. Ces données témoignent d’un phénomène d’importance au vu des chiffres évoqués, tout comme ils semblent dégager une tendance: l’émigration prendrait de l’ampleur depuis quelques années.»

L’émigration de la communauté juive en Israël croît de façon exponentielle et de manière beaucoup plus rapide que celle des Français en général. Selon l’Agence Juive, le nombre d’Aliyah a connu une croissance de 50% et près de 100% en 2013 et 2014. Des chiffres impressionnant et corroborés par de nombreuses autres sources.

Le président de l’Agence Juive de France Daniel Benhaim reconnait d’ailleurs que ces chiffres impressionnant sont aussi motivés par d’autres facteurs que l’antisémitisme : « cette immigration reflète beaucoup plus l’aliyah de manière générale que la seule question de l’antisémitisme.»

Il reste cependant lucide sur le climat d’inquiétude en France : «On ne peut pas déconnecter les deux mouvements. Et si le nombre d’aliyah augmente tellement, c’est en partie parce qu’on bouge beaucoup plus. Le fait de changer de pays et de changer de vie est beaucoup plus fréquent qu’avant.»

Les départs des juifs en Israël et leurs motivations recoupent d’ailleurs en partie ceux des Hexagonaux qui quittent la France pour d’autres pays tous les ans, pour des raisons économiques ou sociales. Julien Gonzalez répertorie trois profils distincts dans sa note: les émigrés dits «désabusés», les émigrés économiques et les émigrés patrimoniaux.

1. Les émigrés désabusés

Mickael, originaire de Toulouse, a 32 ans. Il est diplômé d’une école de commerce de Bordeaux, et il a un MBA en Finance qu’il a obtenu au Mexique. Après une première aliyah, il a voulu revenir en France, où il a postulé pour des postes de manager dans le marketing numérique:

«J’ai cherché pendant 5 mois; j’ai envoyé peut-être 20 CV par jour. Rien. Je suis rentré en Israël. En une semaine, j’avais trois offres d’emploi, avec des salaires comparables à la France, exactement dans le même secteur. Le décalage est lié à la conjoncture économique et aussi beaucoup à la mentalité des recruteurs. Moi j’ai un profil financier, j’ai travaillé dans une grosse entreprise française à l’étranger, ensuite j’ai monté ma propre boîte. Mon CV n’est pas assez cohérent pour un Français. En Israël, comme en Amérique latine ou aux Etats-Unis, on me dit que c’est génial.» 

Le profil de Mickael correspond parfaitement au profil des «émigrés désabusés» de la note de Fondapol, que Julien Gonzalez décrit ainsi:

«Les jeunes diplômés (essentiellement d’écoles de commerce ou d’ingénieurs) sont de plus en plus nombreux à quitter la France pour trouver un emploi ailleurs. La situation est principalement due au marasme économique français: difficulté́ à trouver un emploi à la hauteur des qualifications, faible niveau des salaires, coût du logement, etc.»

Or, une part importante des Français qui font leur aliyah rentre dans cette catégorie, selon Daniel Benhaïm, qui précise que «50% des olim [personnes qui font leur aliyah] en 2014 avait moins de 35 ans». Une part énorme de jeunes diplômés Français (environ 27%) pensent que leur avenir professionnel se situe à l’étranger plutôt qu’en France et l’aliyah «s’inscrit dans cette logique-là», pour le président de l’Agence Juive.

En France, le taux de chômage des jeunes est autour de 20%. Contre 10% en Israël.

2. Les émigrés économiques

Un jeune créateur ayant fondé sa propre compagnie de création de Logiciel, Emmanuel Smadja, aujourd’hui installé en Israël témoigne : cela le  «révolte quand on dit que les Français partent en Israël parce qu’ils ont peur: il y a des roquettes ici, tu entends des sirènes, tu dois aller dans des abris, ne pas paniquer pour ne pas inquiéter les enfants. On ne vient pas en Israël pour fuir la peur».

Emmanuel ajoute que même si il vit maintenant en Israël, il adore la France et en garde des bons souvenirs. Il précise aussi qu’il avait «plus de potes rebeu que feuj», et n’était pas pratiquant du tout, plaisante sur le fait qu’il «n’avait pas fait shabbat depuis sa bar mitzvah» à 13 ans. Mais suite à de gros problèmes financiers avec son restaurant, il a préféré recommencer mais ailleurs, quitte à tout changer :

« Quand on veut être chef d’entreprise, ici, tout est plus simple; pour créer une entreprise, tu donnes 200 shekels à un comptable tous les mois et tu n’as rien d’autre à faire que ton travail. Juste ouvrir un compte… Il y a moins de taxes, moins de charges. Tout est plus facile et plus efficace qu’en France.»

Son témoignage illustre parfaitement la catégorie des émigrés économiques de la note de Fondapol, décrite comme celle des «entrepreneurs quittant la France pour créer leur entreprise à l’étranger. Les raisons invoquées sont de plusieurs ordres: écosystème peu propice à la création d’entreprises, ou niveau d’imposition trop élevé».

La France n’a pas d’esprit d’entreprise

C’est aussi ce que pense Franck, entrepreneur de 38 ans qui habite à Paris dans le 17e et qui a derrière lui une impressionnante carrière internationale dans la finance. Il explique dans un article pour le magazine sur Internet « Slate » que si il a commencé à prendre ses dispositions en 2012, au moment des attaques de Toulouse, l’envie était antérieure et due à un facteur économique:

«Ceux qui pensent que la France est foutue à cause de Charlie, je pense qu’ils ont tort. Moi je pars pour d’autres raisons. J’ai eu une carrière très internationale et j’ai fréquenté des gens de tous les horizons. Les Français, on sent qu’ils ont une éducation très poussée, mais ce sont ceux qui se bougent le moins. Ils ont la critique très facile, mais pas de courage. La France globalement est un pays qui ne bouge pas. 

Tu y rencontres assez peu d’entrepreneurs. Le marché du travail n’est pas assez flexible: moi, ça m’empêche de faire des choses. D’ailleurs j’ai des gens qui travaillent en Inde pour moi parce que je veux le moins de gens possibles en France à cause des contraintes: les charges très importantes, les vacances très longues, les contrats très rigides qui ne te donnent pas le droit à l’erreur.

La France n’a pas d’esprit d’entreprise. Face à cet horizon un peu bouché, qui a eu par effet de contagion un impact sur les jeunes, qui n’espèrent plus grand chose, je me suis demandé est-ce que j’ai envie que mes enfants grandissent là? Ma réponse c’est non.»

Cuckierman, le président du CRIF rappelle le surnom d’Israël: «la nation start-up».

«Cet élément, on le néglige mais il est très important. La France et Israël ont toutes les deux des atouts et des défauts. Mais quand on est jeune, ou que l’on veut créer une entreprise, parfois on se méfie surtout des lourdeurs du système, sans forcément peser le pour et le contre dans tous les domaines. Et Israël a moins de lourdeurs que la France sur ce plan là.»

En 2011, sur son blog Press-Citron, Eric Dupin revenu d’un voyage de presse dans le pays expliquait que l’ambiance était enthousiasmante, le nombre de start-ups réjouissant:

«A l’instar de ce qui se passe en Californie, tout ici semble un peu plus “facile” pour qui travaille dans l’innovation et souhaite développer une start-up liée au web ou au numérique.»

Dupin précisait que l’Etat hébreu compte «le plus grand nombre de start-ups par habitant (plus de 3 000) et jouit également de la plus forte densité d’ingénieurs au monde».

3. Les émigrés patrimoniaux

Dans un article de Libération du 13 janvier, Alain Kaelman, 65 ans, ancien PDG de Natalys qui vit à Tel Aviv depuis 3 ans «avoue franchement que sa décision est aussi liée à des raisons fiscales: « En tant que nouvel immigrant, je ne paie pas d’impôts sur les revenus qui proviennent de l’étranger pendant dix ans »».

La volonté d’échapper au « matraquage fiscale » fut un motif d’aliyah prévisible avant qu’Israël ne change sa législation en 2014. Cette nouvelle loi impose aux banques israéliennes d’identifier les clients étrangers et de déclarer leur compte à leur pays d’origine. Le fait d’acquérir la citoyenneté israélienne en faisant son aliyah permet de contourner la loi car a présent le statut du client ne sera plus étranger mais « résident israélien ». Et la les autorités bancaire israélienne ne sont plus tenues de déclarer au fisc français les comptes de leur nationaux.

Cette volonté d’éviter la pression fiscale propre à la France, est ce qui caractérise cette troisième catégorie des émigrés français qui constitue une partie non-négligeable des personnes faisant l’aliyah.

Bienvenue en Israël

A ce stade beaucoup de personnes se diront sans doute, oui mais si les juifs sont des émigrés comme les autres pourquoi ne partent-ils pas dans d’autres pays développés plus dynamique tel que l’Angleterre, les Etats-Unis ou le Canada ?

Tout d’abord beaucoup le font, un nombre important de juifs français décide de partir non pas en Israël mais dans d’autres pays développés plus dynamique et sans tradition antisémite.

Mais les liens entre les juifs de France (et de France spécifiquement) avec Israël sont particuliers, précise Daniel Benhaïm:

«Quand les sépharades –majoritaires dans la communauté juive française– sont partis d’Afrique du Nord dans les années 1960-70, la moitié est partie en Israël et l’autre moitié en France. Les Français juifs ont donc souvent de la famille en Israël. Sans compter que les sépharades ont toujours été proches d’Israël, avant même la création de l’Etat, au XVIIIe et au XIXesiècle: l’idée de sionisme a particulièrement été développée par les rabbins sépharades. Les Français sont aussi proches géographiquement d’Israël; ce n’est pas un détail non plus quand on quitte son pays, on peut vouloir rester proche de l’ancien.»

Mais au-delà des liens culturels et religieux avec le pays, celui-ci facilite grandement l’installation des olim, plus que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne qui ne sont pas du genre à vous ouvrir grands les bras quand vous débarquez.

En effet l’intégration est bien réelle, des programmes d’intégration extrêmement efficaces sont développés par le gouvernement israélien et l’Agence Juive.

Les chiffres de l’Agence Juive pour la seule année 2015 parlent d’eux même : «Environ 1 100 élèves de Terminale ont participé en décembre à un voyage d’une semaine dans le cadre du programme « Bac Bleu Blanc », géré par l’Agence Juive et les écoles juives en France. Pour la première fois, 40 élèves d’écoles “laïques” ont également pris part à ce voyage au cours duquel les élèves visitent le pays et découvrent certaines opportunités pour un éventuel futur en Israël.

Le nombre de jeunes Français ayant participé à Massa –un projet conjoint du gouvernement d’Israël et de l’Agence Juive– dont environ 70% font leur alyah à la fin du programme, a également considérablement augmenté et devrait atteindre plus de 1 300 jeunes pour l’année scolaire 2014-2015, contre un peu plus de 900 l’an passé.» déclarait récemment un responsable de l’Agence Juive sur Radio J.

Des aides très précises  sont aussi proposées par l’Agence Juive avec l’accord du gouvernement israélien à ceux qui décident de s’installer dans l’Etat Hébreu. Ces aides sont importantes pour l’intégration des nouveaux immigrants et comprennent plusieurs dizaines milliers de dollars répartis sur plusieurs mois ainsi que d’importantes réductions fiscales pour l’achat d’un appartement.

En conclusion, l’immigration de la communauté juive française en Israël , n’est pas seulement motivée par l’antisémitisme mais aussi bel et bien par d’autres facteurs économiques et professionnels rarement mentionnés dans les médias. Israël est un pays en guerre mais il n’en reste pas moins un pays extrêmement dynamique ou le chômage est faible et ou la qualité de vie est très élevée.