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Pourquoi les Israéliens sont-ils heureux ?

De la simḥa biblique au paradoxe israélien du bonheur

Il y a quelque chose de déroutant dans le bonheur israélien.

Le World Happiness Report 2026 place Israël au 8e rang mondial, avec une évaluation moyenne de la vie de plus de 7 sur 10, à proximité des pays scandinaves et des Pays-Bas. Le résultat est d’autant plus remarquable que le classement porte sur les années 2023 à 2025, largement marquées par le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi.

Comment l’expliquer ?

Le World Happiness Report ne mesure pas la bonne humeur. Il demande aux personnes interrogées d’évaluer la qualité de leur vie dans son ensemble.

Un homme peut être inquiet, endeuillé ou profondément mécontent de son gouvernement et considérer néanmoins que sa vie vaut la peine d’être vécue.

Le « bonheur » dont il est ici question est donc moins le plaisir que la satisfaction existentielle dont les facteurs sont connus : importance de la famille, fécondité élevée, sociabilité, réseaux d’entraide, sentiment d’appartenance et capacité de mobilisation collective.

Les enquêtes israéliennes confirment la puissance du sentiment d’appartenance. En 2025, malgré une faible confiance dans de nombreuses institutions et de profondes divisions politiques, plus de 70 % des Juifs comme des Arabes interrogés déclaraient préférer rester en Israël plutôt que s’installer dans un pays occidental dans des conditions favorables. Une majorité continuait également à considérer Israël comme un bon endroit où vivre.
Les Israéliens peuvent être mécontents d’Israël et profondément attachés à la vie en Israël. Ils peuvent critiquer leurs dirigeants, manifester contre leur gouvernement, dénoncer le coût de la vie et s’inquiéter de l’avenir tout en donnant une note élevée à leur propre existence.

Mais qu’est-ce qui donne aux Israéliens le sentiment que leur vie vaut la peine d’être vécue ?

Aux explications sociologiques s’ajoute une dimension culturelle beaucoup plus ancienne : la place de la שִׂמְחָה — simḥa, la joie, dans la tradition hébraïque.

La Torah ne présente pas la joie comme réservée à celui à qui tout réussit. Elle en fait une obligation : « וְשָׂמַחְתָּ בְּכָל־הַטּוֹב » — « Tu te réjouiras de tout le bien » (Deutéronome 26,11).

Plus étonnant, le Deutéronome reproche au peuple « תַּחַת אֲשֶׁר לֹא־עָבַדְתָּ אֶת־ה׳ אֱלֹהֶיךָ בְּשִׂמְחָה וּבְטוּב לֵבָב » — « Parce que tu n’as pas servi l’Éternel ton Dieu dans la joie et avec un cœur heureux » (Deutéronome 28,47).

La joie n’est donc pas produite par des circonstances favorables. Elle est une manière de recevoir l’existence.
Cette injonction traverse la pensée juive. Le Talmud parle de la simḥa shel mitsva, la joie liée à l’accomplissement d’une mitsva. Maïmonide qualifie cette joie d’avoda gedola, un « grand service ». Le Maharal associe la joie à la shlemout, la plénitude : l’homme éprouve de la joie lorsqu’il réalise ce qu’il est appelé à être.

Rabbi Naḥman de Breslev en fera un véritable programme existentiel : מצוה גדולה להיות בשמחה תמיד « C’est une grande mitsva d’être toujours dans la joie. »

Chez le Rav Kook, la joie prend une dimension supplémentaire. Elle accompagne la réconciliation de l’homme avec lui-même, son insertion dans tout le peuple et, finalement, dans l’ensemble de la création. Elle devient le signe d’une existence qui retrouve son unité et sa direction.

Il serait pourtant réducteur d’expliquer le bonheur israélien par la seule religion.

Une grande partie des Israéliens n’est pas religieuse. Mais une culture peut transmettre ses catégories bien au-delà de leurs sources.

Shabbat, fêtes, seder familial, mariages, deuils vécus collectivement, repas familiaux, attachement aux enfants et entraide en temps de crise replacent constamment l’individu dans une famille, une communauté et une histoire.
C’est peut-être là que se trouve une différence essentielle entre deux conceptions du bonheur.

Le modèle contemporain qui affirme : « Je suis heureux lorsque ma vie correspond à mes désirs. »

La « simḥa » biblique qui conseille : « Je peux éprouver de la joie lorsque ma vie a un sens, même lorsqu’elle ne correspond pas à mes désirs. »

Cette distinction permet de comprendre comment une société peut être profondément inquiète et néanmoins se déclarer heureuse.

Les données de l’Israeli Democracy Index font régulièrement apparaître cette contradiction : inquiétude sur l’avenir, critiques du fonctionnement du pays, mais attachement exceptionnellement fort à Israël.

Après le 7-Octobre, la guerre rend le phénomène plus saisissant encore.

Une enquête de l’Israel Democracy Institute constatait qu’environ un tiers des Juifs interrogés disaient s’être rapprochés de la religion.

Mais le phénomène dépasse la pratique religieuse. Les crises israéliennes provoquent régulièrement un mouvement vers la famille, la communauté, le volontariat et la solidarité.

Lorsque les institutions sont contestées, lorsque le gouvernement divise et que l’avenir paraît incertain, les liens entre les personnes semblent prendre le relais.

C’est peut-être l’une des clés du paradoxe : le bonheur mesuré par les enquêtes est individuel, mais une partie de ses ressorts est collective.

Il faut néanmoins éviter d’idéaliser le « bonheur israélien ».

Le classement d’Israël ne signifie ni absence de souffrance, ni disparition des inégalités, ni bonheur uniforme de toutes les composantes de la population.

Les enquêtes montrent notamment des différences importantes entre Juifs et Arabes dans l’optimisme, l’appréciation de la situation du pays et le sentiment d’appartenance.

Mais ce classement suggère que le contraire du bonheur n’est peut-être pas la souffrance. Ce peut être aussi l’absence de sens, l’isolement et le sentiment que notre existence ne s’inscrit dans rien qui nous dépasse.
Depuis des millénaires, la culture hébraïque répond à la menace par la famille, la communauté, la mémoire, le calendrier, l’étude, l’action et l’espérance.

Elle ne promet pas une existence sans épreuve. L’histoire juive rendrait une telle promesse absurde.
Elle propose autre chose : transformer l’existence, avec ses épreuves, en une histoire porteuse de sens.
C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre l’étonnante place d’Israël dans les classements mondiaux du bonheur.
Les Israéliens ne sont pas nécessairement heureux parce que tout va bien, mais parce que beaucoup pensent que, même lorsque tout va mal, leur vie, leurs liens et leur histoire ont un sens.

Et la vieille injonction hébraïque ; עִבְדוּ אֶת־ה׳ בְּשִׂמְחָה « Servez l’Éternel dans la joie », prend alors une résonance étonnamment moderne : la joie n’est pas seulement le résultat d’une vie réussie, elle est une manière de la vivre.

à propos de l'auteur
Marc Levy, consultant, ancien avocat aux barreaux de Paris et Bruxelles. Militant des droits de l’homme, a fondé la commission juridique de la LICRA. Il vit à Jerusalem depuis son alyah il y a une douzaine d’années.
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