5h35 du matin, mercredi. Hier s’est tenu le rassemblement contre l’antisémitisme organisé à l’initiative du parti socialiste, et auquel ont participé la quasi-totalité des partis politiques républicains de France. Cela devrait probablement me mettre du baume au cœur et me permettre de retrouver un peu de sérénité en ces temps troublés. Pourtant, je ne dors pas. Le hasard de l’histoire a voulu que moi, petit-fils de déportés juifs polonais naisse dans un pays devenu l’épicentre de l’antisémitisme européen (voire mondial). A qui la faute ? A personne, si ce n’est la tâche sur le poumon droit de ma grand-mère qui a mis fin au rêve de mes grands-parents de traverser l’atlantique pour rejoindre l’Amérique après avoir survécu entre autres, aux camps d’Auschwitz-Birkenau et de Maïdanek. Difficile donc d’en vouloir à quelqu’un en particulier.

L’antisémitisme en France : tout sauf une surprise

Les premiers jours de ma vie ne me laissent pas le souvenir d’un pays rongé par la haine. Ce n’est qu’en grandissant que j’ai pu observer du coin de l’œil la propagation d’un phénomène que l’on croyait enfoui sous la terre. Devrions-nous être surpris par ce qui se passe actuellement ? Essayons de prendre du recul, et souvenons-nous que cela fait longtemps que le phénomène a creusé son sillon en France.

N’étant pas historien spécialisé dans l’étude de l’antisémitisme, il m’est difficile de dater avec précision les débuts du phénomène, d’autant que celui-ci ne se soucie guère des frontières. La présence juive en France remonte selon les historiens au Ier siècle avant notre ère. En d’autres termes, cela fait un peu plus de 2000 ans qu’il y a des juifs en France. Ce constat soulève une autre question qui est celle de savoir, qu’entend-on exactement par le terme « juif » ? La plupart des personnes disposant de connaissance minimales sur le sujet savent bien que le judaïsme ne constitue pas uniquement une religion, mais également voire essentiellement, une culture. Mais cela est un autre sujet.

Revenons donc à la question de l’antisémitisme en France en se concentrant sur le phénomène en tant que tel. L’histoire contemporaine démontre sans aucun doute que l’antisémitisme est bel et bien ancré dans la société française, et que son degré d’intensité fluctue au gré du temps. Ce constat semble plus généralement pouvoir s’appliquer à d’autres pays européens (situés notamment en Europe de l’est) qui n’ont rien à envier à la France en termes d’antisémitisme, ce qui tend à démontrer que l’antisémitisme constitue une constante de l’histoire de l’humanité dans les zones géographiques où des populations juives sont établies.

En ce qui concerne la France, les faits sont là. Pour ne pas remonter trop loin dans l’histoire et se borner à des événements historiques marquants, nous pouvons évidemment citer l’affaire Dreyfus, puis le régime de Vichy qui, rappelons-le, a préféré prendre les devants dans l’adoption de lois anti-juives puis dans la déportation des Français de confession juive. Or, ne nous y trompons pas : une grande partie de ceux qui propagent l’antisémitisme en France via internet et les réseaux sociaux sont les héritiers de ceux qui ont participé directement ou indirectement à l’envoi de dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards à Drancy, pour finir gazés puis brûlés dans un four crématoire situé à l’ombre d’une forêt de Pologne. Outre ces événements révélateurs, nous savons également que la France fut un terrain fécond d’écrivains, de théoriciens ou d’hommes politiques violemment antisémites tels Edouard Drumont ou Charles Maurras, dont les conceptions inspireront plus tard l’idéologie nazie.

La renaissance du monstre

En dépit de la connaissance par nous autres de ces faits historiques connus, nous demeurons stupéfaits par l’ampleur du phénomène. Mais qui parmi nous pourra dire que nous ne savions pas ? Il y eut tout d’abord les mots : cela fait une dizaine d’années que des personnalités profondément haineuses prétendument comiques (Dieudonné) ou idéologues antisémites aux raisonnements sophistes (Soral) empoisonnent les esprits d’une partie de la population française, en dénonçant la mainmise du « sionisme » sur la France et sur le monde en général.

Pour un jeune homme comme moi, né dans une famille très attachée à l’existence de l’Etat d’Israël et qui connait parfaitement la définition du sionisme, il fut difficile de comprendre que les malheurs d’une partie de la population française étaient liés à l’existence d’un Etat juif au Proche Orient. Je me consolais alors en famille ou entre amis avec le rire, suscité par le caractère absurde de cette pensée délirante : je proposais à mes amis de nous retrouver un soir autour d’un verre afin de trouver de nouvelles solutions visant à dominer le monde. Je m’étonnais que la plus grande communauté juive de France ait choisi un lieu comme « Sarcelles » pour tirer les ficelles du gouvernement français et du système financier mondial.

Puis, ce fut les actes. L’atrocité à l’état brut : Mohamed Merah qui s’avança pour loger une balle dans la tête d’une petite fille de sept ans dans une cour d’école. Plus tard, d’autres innocents seront assassinés pendant qu’ils faisaient les courses dans un supermarché. Je ne riais plus. Bien entendu, l’antisémitisme n’était pas le seul phénomène en jeu. Il y avait au-delà de ça un autre phénomène prenant une ampleur considérable : le terrorisme islamique, dont certains encore préfèrent taire le nom pour éviter de froisser ceux qui s’insurgent d’un prétendu « deux poids, deux mesures » pour dénoncer les différences de traitement médiatique entre l’antisémitisme et l’islamophobie. Là encore, il s’agissait de monter les Français les uns contre les autres.

Le sionisme : un concept dévoyé

Malgré ces événements tragiques, le mal continuait à s’auto-alimenter et à se répandre sur la toile, utilisant toutefois le terme de « sioniste » pour désigner l’ennemi commun. Au sens sémantique et historique, un sioniste ne désigne rien d’autre qu’une personne en faveur de l’établissement d’un Etat juif en Palestine. La question de savoir s’il y a aujourd’hui la place pour deux peuples sur cette mince bande de terre est un autre sujet. A titre personnel, je préfère y croire, au risque d’être traité de naïf, car je pense fondamentalement que la paix vaudra toujours mieux que la guerre. Mais revenons au terme de « sioniste ».

En se fondant sur la définition précédemment exposée, il semble donc que l’antisionisme devrait se définir comme le fait d’être opposé à l’établissement d’un Etat juif en Palestine. Soit, pourquoi pas. Il y a une époque où cela n’aurait à vrai dire pas poser de problèmes particuliers. Mais aujourd’hui, cette pensée paraît anachronique voire douteuse. En effet, actuellement, l’Etat hébreu existe qu’on le veuille ou non, que l’on approuve la politique de son gouvernement actuel ou non. Dès lors, se prononcer de nos jours contre l’existence de l’Etat d’Israël signifie rien de moins que la destruction d’un Etat (un peu comme si on niait à l’Etat australien le droit d’exister au prétexte de la présence première des aborigènes sur cette terre), et interroge sur le sort de sa population.

Que faire des juifs israéliens, qui représentent tout de même 6.668.000 habitants sur près de 9 millions d’habitants qui peuplent ce pays ? Faudrait-il les renvoyer dans les pays d’où ils viennent ? Pour ceux qui sont nés sur cette terre et qui représentent aujourd’hui une partie majoritaire de la population, il n’y a nulle part où aller. Dès lors, devrions-nous les laisser là-bas, à la merci des masses arabes exaspérées par des décennies de colère, de défaite et d’humiliation ? La solution ne me parait pas satisfaisante, dans la mesure où elle reviendrait à signer leur arrêt de mort. Et quid des autres, ceux pour lesquels il existe un « lien de rattachement » avec un autre pays considéré comme d’origine ? Devrions-nous demander à ces millions de personnes d’abandonner leurs vies pour rentrer dans les pays d’où sont venues leur famille ? Outre le fait que cette solution ne me parait pas satisfaisante, il serait anachronique de renvoyer ces personnes dans des pays qui sont sujets – à des degrés divers – à des sursauts antisémites. Et puis, cette solution ne me semble pas du tout faire l’affaire des antisémites.

Dès lors, la coexistence de discours antisémites et/ou antisionistes en France pose des problèmes en pratique inconciliables : les Français juifs doivent-ils partir ? rester ? s’exiler sur une autre planète du système solaire ? s’évaporer en fumée après avoir été brûlés dans une chambre à gaz ? Pour les antisémites, il est permis de penser que la dernière solution leur paraît être la plus appropriée.

L’antisémitisme, cause originelle du sionisme

Mais je le confesse : cette solution ne me convient guère, ne serait-ce que parce que j’estime avoir le droit de vivre. Revenons alors à notre antisioniste, qui pour rappel refuse à Israël le droit d’exister en tant qu’Etat juif. Ne devrions-nous pas lui rappeler que ce qui se passe actuellement en France, est précisément la raison (largement atténuée dans son intensité par rapport aux événements historiques meurtriers qui ont donné lieu à la naissance de l’idéologie sioniste) qui a conduit les juifs à « prendre leur destin en main » et à ne plus dépendre de l’humeur de leurs hôtes ?

L’antisioniste de bonne foi oublie en effet la cause fondamentale qui a donné naissance à l’idéologie sioniste : c’est l’antisémitisme lui-même. L’ironie de l’histoire pourrait être que le sionisme est précisément né dans l’esprit de Théodore Herzl à la suite de l’observation empirique d’évènement survenus en France à la fin du XIXe siècle – l’affaire Dreyfus – et des conclusions qu’il en avait tirées : quels que soient les efforts accomplis en vue de s’assimiler, le français juif sera toujours ramené à sa condition de juif aux yeux des autres.

Les propos qui précèdent peuvent nous paraître relever de l’évidence. Pourtant, certains prétendent avec véhémence que l’antisémitisme et l’antisionisme n’ont rien à avoir. Tenir de tels propos revient à nier la substance même de ce qu’est le sionisme, qui est une idéologie d’émancipation visant précisément à fuir l’antisémitisme.

Dresser le constat qui précède ne signifie pas que l’antisionisme et l’antisémitisme renvoient à une seule et même définition. J’ai parfaitement conscience que le terme de « sioniste » est de nos jours utilisé par nombre d’antisémites en herbe pour éviter de tomber sous le coup de la loi. Je demeure néanmoins personnellement convaincu que tous les antisionistes ne sont pas antisémites – et réciproquement dans la mesure où l’on peut imaginer qu’un antisémite se réjouisse de l’existence d’un Etat juif situé bien loin de ses frontières.

La notion d’antisionisme est équivoque dans la mesure où elle est fondée sur une compréhension dévoyée de ce qu’est le sionisme. Il y a probablement parmi les gens qui se prétendent « antisionistes » des personnes de bonne foi qui sont contre la politique d’expansion géographique conduite par le gouvernement israélien actuel (qui n’a jamais été aussi situé à l’extrême droite) ou sincèrement outrées par le sort qui est réservé aux palestiniens, ce que l’on peut tout à fait concevoir.

Aussi, l’idée de pénaliser l’antisionisme ne me semble pas résister à l’analyse, notamment parce qu’il existe aujourd’hui un dispositif législatif et réglementaire suffisant pour sanctionner les propos ou les actes antisémites – sauf lorsque cette parole est disséminée sur internet, auquel cas le dispositif doit être renforcé au regard des dérives constatées. Laissons les juges déterminer au cas par cas l’existence d’infraction à la loi en présence de discours « antisionistes », tout en gardant à l’esprit que l’antisionisme n’est jamais très loin, et se confond parfois, avec l’antisémitisme.