Ce vendredi, avant le repos du chabbat, tous les yeux seront rivés sur Tel-Aviv car ça sera l’heure de la Gaypride. Cet événement festif unique en son genre sera une fois de plus sous les feux des projecteurs, puisque les gays s’affichent sans complexe en Terre sainte. Le monde observe alors, le souffle coupé, la station balnéaire comme un funambule cherchant son équilibre entre tradition et modernité.

Comme il s’agit de la seule parade de tout le Moyen-Orient – Le Liban a annulé sa seconde édition à la suite de pressions émanant de toutes parts -, nombreux sont ceux qui y voient un symbole d’ouverture de la part de l’État hébreu. Dans le même temps, des crispations grandissantes se font entendre un peu partout : une grande partie des milieux religieux dénoncent à nouveau ce défilé qu’ils qualifient sans nuances « d’abominable », de « Sodome et Gomorrhe bis ». Dans le milieu LGBT français, traditionnellement à gauche de la Gauche, beaucoup critiquent la politique de pinkwashing du gouvernement israélien, autrement dit l’instrumentalisation du mouvement LGBT à des fins commerciales et touristiques.

Tous ces débats ne sauraient altérer mon plaisir de défiler sur le bord de mer avec ma kippa arc en ciel sur un tempo oriental. Là où certains qualifient cette marche d’indécente, d’impure et d’outil de propagande, je vois en elle des revendications légitimes, de l’amour de soi et enfin un rééquilibrage quant à la mauvaise image d’Israël.

Pour cette raison, La Gaypride 2018 de Tel-Aviv est, pour moi, l’opportunité de tordre le cou aux clichés les plus communs que j’aborde ci-dessous :

« C’est obscène. Ils défilent tous avec une plume dans le cul « 

Je ne compte plus le nombre de détracteurs me récitant avec ferveur cette phrase telle une litanie. Je leur demande alors «Y avez-vous assisté ? » « Non. Mais on l’a vu à la télé » répondent-ils en chœur. Quand on y réfléchit, cette image de « plume dans le cul » est tellement révélatrice. Elle sous-tend un exhibitionnisme exacerbé, une féminisation des gays avec l’imagerie des danseuses du Lido et une indécence pornographique.

Cela ne correspond en rien à ce que je vois chaque année. Des torses nus, on en croise beaucoup. Cela n’a rien de choquant en soi. On est dans une station balnéaire. Bien sûr, il peut arriver de croiser une paire de fesses. Mais la très grande majorité des participants reste vêtue normalement. Cet aspect-là intéresse peu les médias.

Ils montrent quasi-exclusivement les tenues les plus tape-à-l’œil, pourtant ultra-minoritaires. C’est un peu la même chose pour la couverture d’une manifestation sur la voie publique : on retient uniquement la quinzaine de casseurs venus à celle-ci, en occultant les milliers d’autres qui se sont bien comportés. D’une certaine manière, le téléspectateur cristallise nos différences sans constater nos ressemblances. Il s’agit d’une une approche très réductrice.

Quant à la féminisation des homos, elle est caricaturale. Il n’existe pas un type gay mais des types variés de gays. Tous les styles d’hommes sont représentés : des efféminés, qui apportent tant de couleurs aux mouvements LGBT aux crevettes, des imberbes aux « Bears »  des garçons lambdas aux cuirs…

Il importe aussi d’arrêter de croire que l’impudeur et l’obscénité sont une appellation d’origine contrôlée LGBT. Cela permet juste aux hétérosexuels et cisgenres de se refaire une virginité à bon prix : ils oublient un peu trop vite que le monokini, le string, le nudisme, l’échangisme sont des pratiques majoritairement hétérosexuelles. Pourquoi les fesses par milliers du Moulin Rouge, du Carnaval de Rio ou autres ne soulèvent-elles aucune indignation ? Est-ce tout simplement parce qu’elles apparaissent dans un évènement de type hétérosexuel ? Il serait donc bon, Mesdames et Messieurs, de balayer déjà devant vos portes.

« Pourquoi ont-ils autant besoin de se montrer ? J’en fais moi une hétéro-pride ? »

Il est extrêmement réducteur de croire que la Gaypride se résume à une simple techno-parade avec une faune ultra-lookée et sexy. Il s’agit avant tout d’une manifestation revendicatrice. D’ailleurs la première Gaypride, qui est née à New-York, commémorait les affrontements opposant des homosexuels aux forces de l’ordre après des brutalités policières dans un bar nommé Stonewall .

Le mot d’ordre de la Gaypride 2018 de Tel-Aviv est « Écrivons notre histoire » avec entre autres la célébration du 30ème anniversaire, de la levée des interdictions sur les relations homosexuelles en Israël. Ce prisme historique permet justement de comprendre à quel besoin répond cette manifestation. Pendant longtemps et encore maintenant, les « invertis » – un ancien charmant sobriquet donné aux LGBT – portaient à même la peau les stigmates de la honte : double vie, réunions secrètes, large palette d’insultes très créatives. Il y en a pour tout l’alphabet, d’Abomination à la grande Zaza…

Dans ce contexte, la Gaypride est un peu la possibilité donnée à Cendrillon de se débarrasser de ses haillons dégradants pour revêtir une magnifique robe de princesse lors d’un bal donné en son honneur. Voici donc ce dont il est question. Il s’agit de l’amour de soi, un sentiment oublié qu’il a fallu se réapproprier en dépit des regards indignés et des nombreux a priori. Il est totalement libératoire d’affirmer à la face du monde, main dans la main avec son amoureux-se que nous aussi nous sommes beaux et avons droit à notre part de bonheur.

La fierté, vous l’aurez compris, n’est en aucune cas une valeur. Comment cela pourrait-il être possible ? Aucune orientation spécifique n’est supérieure à une autre. Alors l’hétéro-pride, organisez-la ! Cela sera une occasion supplémentaire de faire la fête. Mais elle ne pourra pas avoir la même force symbolique que la Gaypride car elle ne répond pas à un besoin : Quand on est hétéro, on n’a pas à se cacher, ni à supporter des insultes ou de moqueries en raison de son orientation sexuelle.

Enfin, il n’est pas rare que l’abjection atteigne son paroxysme quand un amalgame est fait avec l’Inceste-Pride ou la Zoo-Pride. Est-il réellement utile de rappeler, aux personnes qui nous manquent de respect, pourtant dotées d’un cerveau, qu’une relation homosexuelle est une relation pleinement désirée et librement consentie ?

« Qu’ils fassent leur Gaypride où ils veulent, mais pas en Israël ! »

Pour nombre de juifs, pour lesquels nous sommes des « abominations », nous ne portons aucune sainteté en nous. C’est même le contraire. Nous serions porteurs d’impureté en Terre sainte. Il y aurait donc une sorte de « Gay Ban » émis par les milieux traditionalistes, un peu sur le même modèle que Trump avec les musulmans.

Notre seule présence souillerait la Terre d’Israël. N’y allons pas par quatre chemins : ce type d’argumentaire est clairement homophobe car il fait de nous des sous-hommes ; les personnes l’employant utilisent alors la rhétorique nazie en faisant des juifs hétérosexuels la seule race supérieure autorisée à entrer en terre d’Israël.

Ce nouvel ordre moral s’insurge-t-il quand des hommes ou femmes adultérins foulent le sol israélien, pratique que la Torah condamne pourtant à mort par lapidation ? De même on peut se poser la même question pour tous les restaurants vendant du bacon, les non chomer chabbat, les voleurs…

Par cette manière de penser, ces personnes-là nient la souveraineté d’Israël qui, par définition, est un État laïque même s’il est juif-le terme juif désignant ici la nation-. Nous sommes tous égaux en droit, quelle que soit notre orientation sexuelle, notre religion ou notre couleur de peau. En tant que Démocratie, Israël garantit à tous ses citoyens la liberté de manifester. Est-ce dire alors que les juifs conservateurs seraient en faveur d’un régime non démocratique ?

Quant à l’épineux sujet de la Pride de Jérusalem, peu de gens savent qu’elle prend en compte le caractère saint de la ville. Il existe un dress-code strict qui n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde. Aucun manifestant ne peut s’y afficher dénudé.
Il est clair que la promotion dans le monde entier de cet évènement qui renvoie à une « faute » selon la Torah irrite les milieux traditionnels.

Pourtant comment peut-on qualifier de faute une transgression qui n’est en aucun cas volontaire ? Si je mange du bacon au petit-déjeuner, je le décide sciemment : donc je suis fautif au regard de la Torah. Mais si je fais l’amour avec mon compagnon, je décide du moment, du lieu mais pas du sexe de mon partenaire. Encore une fois, l’orientation ne se décide pas. Nous faisons partie de la création. Nous rejeter, c’est tout bonnement rejeter le créateur.

« A Tel-Aviv, le pinkwashing est devenu un outil marketing. Boycottons ! »

Depuis quelques années, l’énorme succès de la Gaypride de Tel-Aviv suscite de nombreuses critiques, forgées principalement par les antisionistes. Ces attaques sont relayées de plus en plus dans le milieu LGBT. La fierté serait une opération marketing d’envergure organisée par Israël pour camoufler le conflit palestinien derrière un énorme écran de fumée rose, le fameux pinkwashing.  

Ainsi le même jour, une contre-manifestation « Arrêtons le pinkwashing » est prévue à Paris, place de la République. Par ailleurs, Didier Lestrade, une des grandes figures d’Act-Up durant les années 1980-1990 a twitté le 30 mai pour demander l’annulation de la projection du film 120 battements par minute à Tel-Aviv en prétextant « l’apartheid » qui, selon lui, caractériserait Israël.

Ce concept de pinkwashing est pernicieux. Il suppose qu’Israël a donné des droits aux LGBT pour redorer son blason au regard du conflit palestinien. Il s’agit d’un procès d’intention qui n’a aucun sens quand on regarde le triste sort des gays vivants dans les pays limitrophes.

On critique le pinkwashing tout en se taisant sur le Pink Killing que sont la mise à mort et la torture. La priorité est ainsi donnée à la propagande anti-israélienne plutôt qu’à la réelle défense des droits LGBT. Cette préférence irrationnelle met à jour des motivations bien loin de la compassion : Seule la haine peut expliquer un pareil comportement.

Qu’Israël mette à profit les droits LGBT de ces citoyens pour faire son marketing, c’est certainement une réalité. Mais les droits n’ont pas été créés à cette fin. Ils sont juste réutilisés habilement pour développer le tourisme. Il s’agit d’une stratégie standard qu’appliquerait n’importe quel autre pays ensoleillé pour attirer plus de touristes sur son territoire.

Les retombées économiques de la Gaypride en termes de tourisme sont une réelle opportunité pour l’État hébreu. Mais la carte maîtresse est détenue par ces 30 000 touristes gays, pour la plupart non juifs. Eux qui s’attendaient à voir un étalage guerrier et oppresseur découvrent un pays fêtard, bon vivant et high-tech.  

Éblouis, ils en parlent autour d’eux et deviennent en quelque sorte des ambassadeurs du pays. Les gays sont un peu le cheval de Troie parmi les médias. Ils brisent le flux de désinformation sur Israël. Grâce à eux, devenant des attachés de presse, un juste rééquilibrage s’opère qui contrarie BDS et consorts. D’où ces nombreuses attaques.

Les critiques fusent sur la Gaypride de Tel-Aviv. Mais la plupart d’entre elles viennent autant d’une méconnaissance du monde LGBT que de la réalité sur le terrain. La possibilité de défiler lors de la Gaypride est rendu possible par la démocratie israélienne, à la différence de Gaza, du Liban, de la Tchétchénie ou de la Russie…

Le monde entier devrait être fier de ce petit pays qui réussit à intégrer les minorités sexuelles en son sein, malgré le poids de la religion et des traditions. Il existe encore d’autres combats à gagner pour parvenir à l’égalité des droits et à l’épanouissement des jeunes, quels que soient leurs désirs. À Tel-Aviv, l’arc-en-ciel de la cause LGBT est déjà visible de presque toute la ville.

Alors l’an prochain à Jérusalem ?