Cette semaine, j’ai décidé de quitter l’austérité de l’actualité nationale et internationale pour vous entraîner dans une réflexion sur un phénomène de société de plus en plus envahissant lié à l’utilisation de cet ami de tous les jours ; j’ai bien sûr nommé le smartphone !

Ne comptez pas sur moi pour le dénigrer et déplorer comme un vieux schnock le bon vieux temps où cet instrument, qui occupe une partie non négligeable de notre temps, n’existait pas. Au contraire, je lui reconnais une grande utilité dans nos vies, parfois même une fonction de sécurité, et de toutes façons un outil irremplaçable de communication. Toutefois, comme l’alcool, à consommer avec modération…

Non, loin de moi de vouer nos téléphones portatifs intelligents aux gémonies (vous savez, cet endroit terrible où, du temps des Romains, on exposait les corps des suppliciés avant de les jeter dans le Tibre). En revanche, j’aurais un petit reproche à adresser à cette divine invention.

C’est en rapport avec les différentes applications que l’on peut y installer gratuitement ou pour un prix dérisoire. Ces applications qui nous permettent de nous diriger dans le tissu intriqué des grandes villes, de trouver les pompes à essence ou les parkings à proximité, mais aussi les commerces, les administrations, ou encore de découvrir le temps qu’il fera dans les heures ou les journées à venir, d’accéder aux formidables banques de données qui nous permettent d’appréhender toutes les facettes de nos multiples et insoupçonnés besoins.

Et bien sûr de consulter nos messages, nos courriels, de prendre des photos ou des films, de nous éclairer dans l’obscurité, de vérifier les paramètres essentiels de notre santé, etc. etc. – Peut-être l’avez-vous constaté : la plupart de ces applications nous demandent toujours si nous acceptons de nous localiser. Certes, elles ne nous l’imposent pas mais elles nous font savoir qu’elles fonctionneraient infiniment mieux si nous acceptions d’être localisés.

Désormais, nous serons localisés à tout moment et en tout lieu. Quand je pense que les gens se plaignent d’être isolés au milieu des grandes villes. Finie la solitude ! Dorénavant, nous serons des petits points lumineux se déplaçant sur une carte et ce, bien entendu, pour notre seul intérêt. On nous veut du bien, rien que du bien vous dis-je. Cela me fait penser au sketch de J-M Bigard (dont par ailleurs je n’apprécie guère la vulgarité) dans lequel, sortant du métro et consultant le plan du quartier, il voit un point indiquant « vous êtes ici ». Comment peuvent-t-« ils » savoir que je suis ici, s’inquiète-t-il ?

A partir de maintenant, nul besoin d’indiquer à quiconque votre itinéraire ni votre destination. Vous pourrez être suivi à la trace. Il va sans dire que certaines applications de nos téléphones nous simplifient la vie. Qui n’a bénéficié des avantages d’un GPS sans lequel il errerait encore dans les lacis d’une lointaine banlieue en pleine nuit ?

Sans compter le précieux auxiliaire de police que représentent nos téléphones mobiles en cas d’accident ou de crime. Les séries télévisées regorgent d’exemples. L’étude minutieuse des messages et des lieux d’où les appels ont été émis invalident impitoyablement les fausses déclarations. Car, soyons-en conscients, ces petits mouchards que nous portons sur nous nous incitent fortement à ne pas nous écarter du droit chemin, au sens propre comme au figuré !

Le vieux dicton « Pour vivre heureux, vivons cachés » n’aura désormais plus cours. Nos applications téléphoniques exigent de nous que nous nous découvrions. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Peut-être qu’une société plus transparente sera une bonne chose ? Peut-être pas. Il n’est que de voir comment les gens se « déshabillent » sur Facebook, livrant à tout va les moindres détails de leur vie privée. Pour qui ? Pour quoi ?

Je ne sais pas pourquoi, mais en tant que Juif, je n’aime pas trop l’idée d’être localisé. Notre peuple, selon la formule d’un penseur contemporain (dont hélas j’ai oublié le nom), a eu trop d’histoire et pas assez de géographie ; une longue histoire de plusieurs millénaires et pas souvent de terre pour s’y fixer.

Nous avons été très peu « localisés » selon l’expression de nos smartphones. Certes nos ennemis ont très bien su le faire et nous poursuivre sans avoir besoin des progrès de la technologie moderne. Et nous, nous avons appris à nos dépens à fuir leurs attaques de la même façon instinctive qu’ont les animaux-proie devant les chasseurs − humains ou congénères – pour protéger leurs vies et celles de leurs petits.

Alors oui, je ne manquerai pas de sourire et même de m’extasier devant la progression sur mon écran de téléphone du taxi que j’ai commandé, mais je n’aurai garde d’oublier les nombreux dangers que génèrent certaines inventions. Si ces multiples localisations qui me sont demandées ne l’étaient que pour mon bien, j’applaudirais des deux mains.

Mais si, comme on peut aisément le subodorer, elles ont pour but de nous inciter à toujours plus consommer, à dépister nos besoins, nos habitudes pour les utiliser contre nous, je n’applaudis plus ; je préfère m’en tenir à un téléphone qui … téléphone et qui, éventuellement me sert de concordance hébraïque de la Bible ou de programme de cinéma, de psautier ou de fournisseur de jeux pour mon petit-fils de 6 ans. Mais pour le reste, grand merci, et comme aurait dit notre bon Georges Brassens, « j’aime mieux m’en tenir à ma première façon ».

Rabbin Daniel Farhi.